Etre femme, un grand bonheur...

Portrait de Valentine Paley.
© Thierry Porchet

«Etre féministe c’est permettre à chacun de trouver son émancipation», affirme Valentine Paley.

Au lendemain de la grève des femmes, la danseuse et chorégraphe Valentine Paley espère que ce «grand cri collectif» résonnera sur le long terme. Et se dit prête à poursuivre la lutte

Rien ne sied moins à Valentine Paley que l’immobilisme. Danseuse et chorégraphe, férue de sport, cette femme de 32 ans a toujours aimé le mouvement. Enfant, elle bouge, saute, adore se dépenser. Et, sous l’impulsion de ses parents, rejoint les cours de ballet classique puis de moderne-jazz à Vevey. En 2006, elle suit l’école de danse contemporaine Le Marchepied à Lausanne et étudie parallèlement à l’Université. Sa licence en français, philosophie et histoire du cinéma en poche, elle se perfectionne au Centre de développement de chorégraphie à Toulouse. «J’aime autant la danse que la chorégraphie. Deux disciplines complémentaires qui se nourrissent mutuellement, permettent de développer idées et esthétique», affirme la Vaudoise qui, depuis, a fondé avec deux musiciens la compagnie Fréquence moteur, alterne interprétations et créations, se livre volontiers à des performances de rue. Sa signature? «J’aime beaucoup utiliser la musique en live – avec une préférence pour les percussions et l’electro – et travailler en groupe. L’humour est aussi souvent une composante de mes interventions.» Si la jeune trentenaire, qui trouve dans son art «une manière d’être et de penser le monde», ne se situe pas dans une démarche militante, elle souligne néanmoins, en filigrane, sa dimension politique. «Montrer des corps qui dansent dans l’espace public est un acte fort», observe celle qui, en revanche, s’est clairement engagée dans le collectif de la grève des femmes de la Riviera. Et a promu des initiatives originales.

Regard sur le corps

Des bières coiffées de capsules violettes et portant des étiquettes féministes, décalées, drôles: pour financer matériel et actions du 14 juin, Valentine Paley a invité une dizaine de dessinatrices à habiller des bouteilles faisant l’objet d’une série limitée. Ce projet a été facilité par sa casquette de directrice de PictoBello – qui crée chaque année à Vevey une BD géante – pour recruter les participantes. «Le résultat? Beau, touchant, engagé, original percutant, plein d’humour», commente la conceptrice, ravie du succès rencontré par cette idée – toutes les bières ont été vendues. Parmi les différentes problématiques portées par la grève, Valentine Paley retient surtout celle des inégalités salariales. «Je suis particulièrement choquée par cette question.» Dans son domaine professionnel, elle fustige aussi la place privilégiée qu’occupent les hommes. «Ils sont largement plus représentés sur scène que les femmes, obtiennent davantage de soutiens alors que les danseuses sont majoritaires. On imagine souvent que, dans ce milieu, plutôt de gauche, les discriminations n’existent pas ou sont moindres. A tort», relève l’artiste notant encore au passage le harcèlement sexuel ayant souvent cours dans ce secteur. «Il y a un fort regard sur le corps et, régulièrement, des remarques déplacées relatives au poids, à la coupe de cheveux... Les femmes devraient correspondre à des stéréotypes. J’ai moi aussi été touchée par ces dérives. Il est important de les dénoncer, même si le sujet reste généralement tabou.»

Une énergie un peu punk

Habituée au travail associatif, la Vaudoise a surtout apprécié, tout au long de ces mois de préparation de la grève, les rencontres avec d’autres femmes, «de tous les horizons, âges, parcours, politisées ou non». Et l’occasion offerte de mieux connaître l’activité syndicale. Reste qu’à sa grande déception, elle n’a pas pu se joindre le jour J à ses compagnes de lutte. «J’ai dû me rendre à Nice où je suis une formation pour devenir enseignante de yoga. Super frustrant. Aussi pour la dimension festive du 14 juin, la récompense à un large investissement», note Valentine Paley qui espère que ce «grand cri collectif» ne soit pas qu’un «simple feu d’artifice». «Je vais dans tous les cas continuer à me battre. Il y a encore tant à faire.» Questionnée sur la signification d’être une femme aujourd’hui, cette optimiste répond spontanément: «Un grand bonheur. Je suis bien dans mon genre. Ce qui me fâche a trouvé un exutoire dans mon engagement et une portée joyeuse, festive. Le 14 juin a rendu visible les problèmes mais doit se poursuivre», déclare Valentine Paley, qui se dit irritée par la bêtise, le racisme, le sexisme. «Une colère portée par une énergie un peu punk pour de bonnes raisons. Même si je suis devenue plus patiente et sage avec le temps.»

Danse contagieuse

Née dans un milieu conservateur, sensibilisée relativement tard aux discriminations de genre, la militante précise avoir aussi pris conscience de certains de ses préjugés. Et changé son regard. «Je suis moins dans le jugement de personnes qui agissent différemment. Chacune développe ses stratégies. Etre féministe c’est permettre à tous de trouver son émancipation.» Associant le bonheur à des «désirs à sa mesure» – des amis, des projets, une baignade dans le lac, etc. – Valentine Paley, en couple, affirme être heureuse. Au chapitre des rêves, la dynamique et sympathique jeune femme confie son espoir d’une «culture plus accessible, inclusive décloisonnée». Alors qu’elle prépare aujourd’hui un spectacle qui se déroulera en janvier 2020 au théâtre de l’Oriental à Vevey. La trame? Un fait divers qui s’est produit en 1508 à Strasbourg, une épidémie... de danse. «Les gens dansaient dans la rue, sans raison. Certains ont toutefois émis l’hypothèse que l’événement avait été provoqué par des conditions de vie difficiles, une sorte de burn-out exorcisé par la danse et un effet de contagion.» De quoi, dans tous les cas, séduire Valentine Paley, toujours dans le mouvement, qui estime que même une manifestation, c’est presque une danse...

Portrait de Valentine Paley