La CGT entre réforme et révolution

Des militants du syndicat manifestant, aux côtés de Gilets jaunes, le 7 mars dernier à Gréoux-les-Bains.
© Keystone/EPA/Sebastien Nogier

La révolte sociale s’est invitée au congrès de la CGT qui s’est déroulé du 13 au 17 mai à Dijon. Ici, des militants du syndicat manifestaient, aux côtés de Gilets jaunes, le 7 mars dernier à Gréoux-les-Bains, dans le sud de la France, alors que se tenait une rencontre du Grand Débat national avec le président Macron.

Organisé à la mi-mai à Dijon, le 52e congrès de la CGT a été marqué par de très vifs débats sur la politique syndicale de ces trois prochaines années et par la réélection de son secrétaire général, Philippe Martinez, chahuté à plus d’une reprise

Un congrès de la Confédération générale du travail (CGT) est impressionnant: près de 1000 délégués, presque autant de permanents, d’invités et de journalistes, ainsi qu’une organisation impeccable, comme en témoignent les repas de midi, servis en une heure et demie pour 1800 convives!

Difficile syndicalisation

La CGT est confrontée à deux types de problèmes. Sur le plan structurel, la syndicalisation s’avère difficile:

• Avec 653000 membres, la CGT en a perdu 42000 depuis 2012.

• Parmi ses adhérents, 42% sont issus de la fonction publique, laquelle ne représente que 20% des emplois en France. Dans le privé, plus de deux tiers des membres se trouvent dans les entreprises de plus de 500 employés, celles où les salaires sont les plus élevés. Seuls 9% des adhérents travaillent dans des entreprises de moins de 50 collaborateurs.

• Seuls 3% des membres ont moins de 30 ans. Quant aux femmes, qui occupent 50% des emplois en France, elles ne sont «que» 38,5% parmi les membres du syndicat.

Lors des dernières élections professionnelles, la CGT a perdu son statut de premier syndicat de France, au profit de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), ce qui a eu un impact négatif important.

On perd, on recule

Les difficultés idéologiques ne sont pas moindres. Lors du débat sur le rapport d’activité, un métallo du Nord-Pas-de-Calais a affirmé que le bilan de ces trois dernières années était nul. «On n’a rien gagné, a-t-il ajouté, on ne fait que reculer, perdre. Il faut recourir plus massivement à la grève, organiser la convergence des luttes, sinon la CGT ne sert à rien.» Et le même militant de fustiger les accords passés avec la CFDT, laquelle «finit toujours par trahir la classe ouvrière».

D’autres délégués ont souligné la nécessité d’un syndicalisme de lutte, de «dégager» Macron et Castaner (ministre de l’Intérieur). Il faut pour cela recourir à la grève générale de masse, à la grève politique, ce qui «permettra de faire comme les Algériens qui ont dégagé Bouteflika».

Les Gilets jaunes, reflet des déserts CGT

Les Gilets jaunes s’étaient «invités» dans le débat. «Ce mouvement montre que tout est possible», a lancé un délégué. De façon provocante, un patron a d’ailleurs déclaré, voici quelques mois: «Les Gilets jaunes ont obtenu plus en six mois que la CGT en vingt ans.» Il se référait aux mesures annoncées par Emmanuel Macron pour faire face à la crise, évaluées à 17 milliards par le Ministère des finances. Les cadres de la CGT ne vont bien sûr pas aussi loin. «Nous sommes doublés par un mouvement qu’on n’a pas vu venir», admet Denis Gravouil, responsable de l’emploi et du chômage. «Une des grandes leçons que nous devons tirer de ce mouvement, note Philippe Martinez, c’est que les Gilets jaunes sont le reflet de tous les déserts de la CGT: petites et moyennes entreprises, retraités, précaires, privés d’emploi et beaucoup de femmes.» Quant au chercheur Jean-Marie Pernot, cité par Mediapart, il parle d’un tournant historique: «Pour la première fois depuis de très longues années, la CGT ne constitue pas la colonne vertébrale d’un grand mouvement social, c’est une rupture dans l’histoire syndicale.»

Ces explications n’ont pas empêché le vent de la contestation de souffler lors du vote sur le rapport d’activité. Celui-ci n’a été approuvé que par 71% des voix, alors qu’en 2013, à l’époque de Bernard Thibault, il avait recueilli 87,5% des suffrages.

Revers pour la direction

Le document dit d’orientation contient nombre de propositions intéressantes, voire avant-gardistes: porter le smic de 1521 à 1800 euros brut, instaurer un salaire minimum dans tous les pays de l’Union européenne (six n’en ont pas); introduire la semaine de 32 heures, susceptible de générer plus de 4 millions d’emplois; prise en compte, dans le droit du travail, des enjeux liés aux nouvelles technologies. Mais les débats sont devenus houleux lors de la discussion sur l’appartenance internationale. L’aile la plus virulente a réussi à faire passer l’idée que la CGT doit non seulement faire partie de la Confédération européenne des syndicats (CES), mais aussi de la Fédération syndicale mondiale (FSM), l’organisation communiste à laquelle appartiennent les syndicats d’Iran et de Corée du Nord. C’est un revers pour la direction de la CGT, lequel s’ajoute à un autre camouflet, à savoir le fait que le document d’orientation n’a été approuvé que par 66% des voix, score plus faible que celui du rapport d’activité. Malgré tout, Philippe Martinez a été réélu à la tête de la CGT avec 90,65% des voix, alors que la direction compte six hommes et six femmes. Ces trois prochaines années, Philippe Martinez, dont la réélection a été saluée par une standing-ovation, aura fort à faire, mais il serait sans doute judicieux que les cégétistes se rassemblent, pour devenir plus efficaces dans leurs batailles contre le patronat et le gouvernement Macron.

Contre le «nationalisme syndical»

«Il n’y aura pas de syndicalisme si, autour de nous, il y a des reculs sociaux importants, il y a de plus en plus d’exploitation. On ne maintient pas de forteresse au milieu du désert», a lâché Philippe Martinez à la veille du congrès, lors d’une rencontre internationale. Il a mis en garde contre «tout repli nationaliste» des syndicats internationaux qu’il a invités à plus de «solidarité» et de «vigilance». Cette critique était adressée aux fédérations européennes et internationales, qui, selon lui, «banalisent» et «oublient de sonner le tocsin quand un ou une camarade, quel que soit le pays où il est et milite, est frappé sur sa liberté d’agir syndicalement».

Ce débat international a notamment porté sur l’avenir de l’Organisation internationale du travail (OIT). Membre du conseil d’administration du BIT, Bernard Thibault a souligné que le bilan de l’OIT était loin d’être négligeable, mais que beaucoup restait à faire, car:

• la moitié de la population mondiale vit dans des pays qui ne reconnaissent pas les droits syndicaux;

• la majorité de la population mondiale n’est pas au bénéfice du droit de grève;

• les trois quarts des habitants de la planète n’ont aucune protection sociale;

• les changements climatiques menacent les personnes les plus précaires.

Pour l’ancien secrétaire général de la CGT, le rôle de l’OIT doit être renforcé, d’autant plus que certains milieux néolibéraux verraient d’un bon œil la disparition de cette institution. Selon le juriste Alain Supiot, cela est d’autant plus important que d’autres organismes, comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale traitent les rapports sociaux comme des marchandises.

Grands crus et moutarde…

Saluant les délégués en ouverture du congrès, Sandrine Mourey, secrétaire de l’Union départementale CGT de Côte d’Or, n’a pas manqué de rappeler qu’à quelques pas de Dijon se trouvent quelques-uns des plus grands vignobles de la planète: Gevrey-Chambertin, Chambolle-Musigny, Aloxe-Corton, Pommard, Volnay. «Mais pour goûter certains de ces magnifiques breuvages premiers crus, a-t-elle ajouté, il nous faudra d’abord gagner la bataille des salaires!» On ne saurait mieux dire, puisque chez un vigneron, un Chevrey-Chambertin payé 25 euros se vend aujourd’hui 80 euros! Autre crève-cœur régional, l’historique marque de moutarde Amora qui, de rachats en fusions, fut reprise par la multinationale Unilever. En 2009, Unilever, dont les bénéfices se comptent en milliards, décida de fermer le site de Dijon et de transférer la production à Chevigny-Saint-Sauveur, à l’est de Dijon, tout en licenciant 184 salariés. Mais depuis quelques années, des producteurs et des fabricants produisent de nouveau une moutarde régionale.