Le fonds pour les travailleurs précaires enfin débloqué

Action à Genève où des travailleurs temporaires vétus de masques chirugicaux et casquettes Unia affichent leurs revendications.
© Neil Labrador

La lutte paie! En avril déjà, Unia et des temporaires touchés de plein fouet par la crise à Genève avaient exigé une aide pour tous ceux passant entre les mailles du filet. Une exigence soutenue par la suite par de nombreuses autres organisations.

Le Grand Conseil genevois a avalisé le projet de loi instaurant une indemnité pour ceux qui ont perdu tout ou partie de leur revenu à cause du Covid-19. Syndicats et associations saluent cette mesure

Le 25 juin, les députés genevois ont voté en faveur du projet de loi du Conseil d’Etat, à 51 voix contre 47, permettant l’indemnisation des travailleurs précaires ayant perdu leur revenu à cause de la crise sanitaire. La Plateforme pour une sortie de crise sans exclusion, composée de la Communauté genevoise d’action syndicale, de Caritas et du CSP entre autres associations, se réjouit de cette décision, qui vient combler un trou important dans le filet social cantonal, même si cette dernière arrive très tard et que le dispositif présente de nombreuses lacunes à ses yeux.

Un paquet de 15 millions de francs

Pour rappel, les syndicats et les associations avaient tiré la sonnette d’alarme début avril après avoir constaté sur le terrain que, contrairement aux promesses du conseiller fédéral Alain Berset, il y avait bien des personnes oubliées de la crise. Ce sont des travailleurs temporaires licenciés avant les modifications des RHT du 16 mars, des personnes avec des contrats précaires à l’heure, des faux indépendants (type Uber ou autres plateformes numériques), des intermittents du spectacle avec des parcours trop discontinus pour bénéficier du chômage ou encore des travailleuses sans statut légal dans l’économie domestique. Au total, au bout du lac, des centaines, voire des milliers de gens déjà vulnérables ont perdu tout ou partie de leur revenu depuis le mois de mars, les plongeant dans une précarité extrême.

Le projet de loi prévoit une enveloppe budgétaire de 15 millions de francs pour indemniser ces travailleurs à hauteur de 80% de leur dernier revenu, et ce pendant deux mois. «Nous saluons particulièrement le fait que ce projet de loi intègre les personnes sans statut légal, c’est une première en Suisse», se félicite Alessandro Pelizzari, président de la CGAS, même s’il déplore que la mesure n’ait pas été assez ambitieuse. «Cette mesure est incomplète, d’abord parce que les aides sont plafonnées à 4000 francs, mais aussi car elle exclut toute personne habitant hors du canton.» La Plateforme regrette également le refus de voter l’urgence, ce qui repousse l’entrée en vigueur du dispositif à l’automne...

Permanences

Malgré tout, cette aide ponctuelle d’urgence était très attendue, et syndicats et associations s’en réjouissent. «Nous nous mettrons sans tarder au travail pour participer au dispositif de mise en œuvre de cette mesure, en organisant dès les semaines à venir des permanences pour commencer à constituer les dossiers de demande d’aide», conclut le syndicaliste.

Sans salaire, sans papiers, sans logement…

Quelques jours avant le vote des députés, la Plateforme avait convoqué la presse pour insister sur l’urgence de la situation et le besoin de faire bouger les choses, très rapidement, pour venir en aide à ces travailleurs précaires. «Cette crise a rendu visibles les invisibles, a souligné Alain Bolle, directeur du CSP Genève. Nous avons été énormément sollicités et nous avons fait tout notre possible pour apporter notre soutien à ces personnes.» Au total, les associations ont déboursé 1,5 million de francs en quelques semaines. «Nous avons épuisé toutes nos ressources, cela montre que notre système social n’est pas du tout satisfaisant. C’est à l’Etat de prendre le relais!»

Aux côtés des représentants de cette Plateforme pour une sortie de crise sans exclusion, des travailleurs concernés sont venus apporter leur témoignage. Joséphine*, employée domestique originaire des Philippines, s’est retrouvée sans emploi du jour au lendemain: «La famille pour qui je travaillais m’a dit qu’il était plus prudent que je ne vienne pas et, comme à la fin du mois de mars, je n’avais pas reçu de salaire, je l’ai réclamé, et elle m’a dit que je ne serai pas payée, car je n’ai pas travaillé et que je n’ai pas de permis.»

De son côté, Antonio*, travailleur de la construction temporaire licencié le 13 mars, n’a pas eu droit aux RHT: «Je me suis inscrit au chômage, qui m’a répondu la semaine passée pour me dire qu’ils étudiaient mon dossier. Je n’ai pas touché un seul franc depuis le 13 mars et j’ai toutes mes factures à payer.» Cristian*, aussi dans le bâtiment, a travaillé sept mois pour un patron mal intentionné qui ne l’a payé que 2800 francs pour toute cette période. Il est viré sous prétexte de coronavirus et se retrouve à la rue: «Je n’ai pas de papier et c’est mon patron qui me logeait, je vis donc aujourd’hui dans une fourgonnette ou chez des amis quand cela est possible.»

Marc*, technicien auxiliaire depuis une vingtaine d’années dans un théâtre de la place, a vu son lieu de travail être fermé début mars. «La commune nous a indemnisés à hauteur de 2400 francs chacun, ce qui était déjà mince. Et quand j’ai voulu m’inscrire au chômage, on m’a dit que je n’y avais pas droit, car je n’avais pas assez cotisé à cause d’une longue période d’accident. J’ai donc fait une demande auprès de l’Hospice général, qui m’a aussi claqué la porte au nez, car je suis propriétaire d’un petit bateau que je retape estimé à plus de 4000 francs. J’ai des amis qui m’aident, je trouve des plans pour récupérer à manger, mais c’est quand même la catastrophe.»

*Prénoms d’emprunt.