Le salaire minimum au cœur du débat

Aldo Ferrari lors du tractage en faveur de l'initiative pour un salaire minimum à Genève.
© Olivier Vogelsang

La campagne pour le salaire minimum à 23 francs bat son plein à Genève. Aldo Ferrari, membre du comité directeur d’Unia et secrétaire régional ad interim, ici à droite lors d’un tractage, a croisé le fer la semaine dernière avec un représentant du MCG lors d’un débat au Lignon.

Unia et le MCG se sont affrontés le 8 septembre à Genève pour parler de l’initiative sur le salaire minimum et de l’initiative de résiliation, toutes deux en jeu lors des prochaines votations

Le 27 septembre, les Genevois devront se prononcer sur un salaire minimum de 23 francs horaire, soit 4186 francs par mois pour une personne travaillant à plein temps. Une mesure semblable à ce qui s’est fait à Neuchâtel, au Tessin et dans le Jura qui bénéficierait à 10% des salariés du canton, soit environ 30000 personnes, dont deux tiers sont des femmes. Des employés de l’hôtellerie-restauration, du nettoyage, de l’économie domestique, du commerce de détail, de la coiffure, du travail temporaire, de l’agriculture ou encore de la blanchisserie qui sont bien en deçà du palier de 23 francs, très féminisés et souvent sujets au temps partiel.

Dans le cadre de cette votation, jour où les électeurs devront aussi trancher sur l’initiative fédérale de limitation de l’UDC, Unia Genève a organisé un débat contradictoire le 8 septembre au Lignon, à Genève. Pendant plus d’une heure et demie, Aldo Ferrari, vice-président du syndicat et secrétaire régional ad interim de la région, a affronté François Baertschi, député et secrétaire général du Mouvement citoyen genevois (MCG), devant un public clairsemé.

Pour et contre

Christiane Pasteur, journaliste au Courrier qui animait ce débat, a d’abord posé la question des raisons de l’absence d’un salaire minimum en Suisse. La faute aux politiques libérales successives de la Suisse, selon Aldo Ferrari. «Le Tribunal fédéral le permet, mais dans un cadre très restreint.» Et d’élargir: «Notre ligne est de protéger les salaires, pas les frontières: cela passe par l’entrée en vigueur d’un salaire minimum digne qui évite au salarié de faire appel à l’aide sociale.»

François Baertschi rejoint Unia sur le fait que c’est intolérable que 10% des travailleurs genevois n’arrivent pas à joindre les deux bouts, mais pour le MCG, le salaire minimum cantonal n’est pas la solution. «Il faut agir au niveau des conventions collectives de travail. Notre crainte, c’est que les 90% de gens qui gagnent plus de 4000 francs par mois voient leur salaire tiré vers le bas. Ce n’est donc pas un “nonˮ contre l’augmentation des bas salaires mais un “nonˮ à la pression vers le bas des autres salaires.»

Pour le syndicaliste, il est clair que pouvoir négocier de bonnes CCT est beaucoup mieux, mais cela n’est pas toujours possible dans certains secteurs où le partenariat social est inexistant. Rappelons que seuls 2 millions de travailleurs en Suisse sont assujettis à une CCT, soit environ 50% d’entre eux… Quant à la peur du nivellement vers le bas des autres salaires, Aldo Ferrari se montre rassurant: «Le salaire minimum doit servir de point de départ à partir duquel on négociera les CCT. Ce n’est pas une fin en soi.»

Les PME en question

Christiane Pasteur a ensuite abordé la question des PME qui, selon le Conseil d’Etat, pourraient être mises en péril si elles devaient verser des salaires plus élevés. L’élu MCG, qui dit n’avoir «aucune pitié pour les grandes entreprises» aux reins solides, s’inquiète par contre des difficultés que cela engendrera pour les PME: «J’ai peur que cela les pousse à recourir à des techniques de voyous telles que le dumping ou encore la sous-traitance en cascade.» Pour son opposant, peut-être que le salaire minimum accélérera la fermeture des entreprises qui sont déjà en grande difficulté, mais il écarte l’hécatombe massive des PME. «L’activité économique est présente et les richesses sont là. Quand on a mis en place des CCT avec des salaires minimums, les entreprises et les branches concernées n’ont pas disparu pour autant. Ce sera la même chose avec le salaire minimum à Genève.» Et de poursuivre: «On ne demande pas la charité, c’est aussi une question de modèle de société: est-ce qu’on veut permettre aux gens qui travaillent honnêtement de vivre dignement de leur salaire ou est-ce qu’on continue à laisser l’aide sociale, à savoir le contribuable, payer la différence?»

A Neuchâtel, qui a fait l’expérience du salaire minimum en Suisse, quel bilan peut-on déjà tirer? Depuis l’introduction de cette mesure et de la CCT dans la vente, le salaire médian a augmenté, répond Aldo Ferrari, qui note a contrario que celui de Genève a baissé. «Ce qui est important de voir, c’est qu’à Neuchâtel, tous les salaires ont augmenté, pas seulement les plus bas.»

Fermer les frontières: sagesse ou hérésie?

Si l’entrée en vigueur d’un salaire minimum à Genève chagrine le MCG, c’est aussi parce qu’il craint que celui-ci profite surtout aux frontaliers. «Certains employeurs jouent sur le différentiel entre les lieux de résidence pour payer moins leurs employés frontaliers, regrette François Baertschi. Cette surconcurrence salariale n’est pas saine, c’est pourquoi nous voulons un marché du travail structuré.» Aldo Ferrari contre avec des chiffres: «Selon le Seco, en 1996, avant l’entrée en vigueur de la libre circulation, il y avait 7% de différence salariale entre les frontaliers et les résidents. En 2016, l’écart s’est réduit à 4,5%. La libre circulation a donc baissé la pression sur les salaires et a mis fin aux statuts précaires de saisonniers et de travailleurs de courte durée.» Et de rappeler aussi que l’accord négocié avec l’UE a amené plus d’un million de nouveaux travailleurs, mais que le nombre de chômeurs en Suisse n’a pas bougé, représentant toujours 120000 personnes. Pour Unia, il n’y a pas de meilleure régulation de la concurrence que le salaire minimum, qui permet de maintenir le niveau des salaires. «On peut même dire que la libre circulation a en grande partie sauvé notre AVS, souligne le responsable syndical. Beaucoup d’Européens sont arrivés en Suisse avec de très hauts salaires.»

Vers du travail au noir massif

L’initiative pour une immigration modérée lancée par l’UDC et soutenue par le MCG, qui appelle à la fin de la libre circulation des personnes, s’invite dans le débat. «Il faut être fou pour dénoncer un tel accord qui prévoit une entrée en Suisse conditionnée au besoin économique et à un contrat de travail, et vouloir le remplacer par une fermeture des frontières qui va mettre en danger notre économie, nos droits et nos salaires», s’indigne Aldo Ferrari. Le représentant du MCG essaie de temporiser: «Nous ne voulons pas une fermeture stricte des frontières, mais reprendre notre souveraineté sur ces accords bilatéraux.» Faux, fustige le syndicaliste: «Vous surfez sur la grogne de certains Genevois excédés par les bouchons, mais si cette initiative est acceptée par le peuple, c’est l’administration qui décidera qui peut venir, ou pas. Sans accord de libre circulation, la loi sur les travailleurs détachés, comme tout le reste des accords bilatéraux, passent à l’as: le travail au noir va donc exploser, car les travailleurs, eux, ne vont pas s’arrêter de venir en Suisse.»

Main-d’œuvre nécessaire

François Baertschi lance une pique à son adversaire: «Je suis très surpris de voir que les syndicats défendent la libre circulation, qui est un dogme très libéral...» «Nous sommes pour que les travailleurs puissent travailler librement et décemment où ils le souhaitent, répond le vice-président d’Unia. A ce jour, nous, syndicats, sommes les seuls à avoir protégé les salaires des employés de ce pays, à travers les CCT et les salaires minimums. Nous devons être fiers de nos travailleurs extérieurs, car nous avons besoin d’eux. Dois-je rappeler qu’une majorité du personnel des HUG vient de France? Nous devons encore évidemment améliorer et renforcer nos mesures d’accompagnement, et c’est ce que nous faisons avec notre initiative des 23 francs.»