Les femmes, l’argent et l’argent des femmes

«Vous vous souvenez certainement (mon œil, c’est une basse flatterie!) du neveu de la secrétaire (Double D) de Triple C (alias Carine Cordonnier-Cavin), la nouvelle directrice des RH de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée)? Mais si voyons, celui qui avait besoin de conseils pour son entretien d’embauche. Vous y êtes, là? C’est bon, on peut poursuivre?»

Les membres de mon fan-club – trois, dont un président d’honneur – auront immédiatement reconnu le début de ma chronique du mois d’avril. Les autres trouveront qu’il y a trop de parenthèses ouvertes et refermées dans cette phrase, ce qui la rend sensible aux courants d’air.

Donc le neveu de Double D avait trouvé un stage! Gloria, Alléluia, and all sorts of things, comme ils disent à Buckingham Palace. A l’essai, le stage. Qui consistait à dépouiller la presse reçue au siège de la Manip et à en faire un résumé à l’usage des cadres de manière que ces messieurs-dames soient au top de l’actualité en un rien de temps. Et comme l’air embaumait de plus en plus le 14 juin, la presse abordait la question de l’égalité hommes-femmes avec gourmandise sinon conviction. Et le neveu – dont les nom et prénom ne sont malheureusement pas passés à l’histoire – résumait laborieusement l’article de PME magazine consacré à l’égalité salariale vue par la responsable des grandes fortunes d’Allemagne, d’Autriche et d’Italie à l’UBS. Elle n’y allait pas avec le dos de la cuiller en argent, question inégalité des revenus: «Tout se joue à l’âge de l’argent de poche.» Et voilà pourquoi votre fille est sourde! Ah, non, pardon, pourquoi elle gagne moins. Bande de cloches! C’est parce que vous lui donnez 10 à 30% de moins d’argent de poche qu’à vos garçons. Et une fois cette mauvaise habitude prise, tout en découle. Il faut donc expliquer à vos filles qu’elles ont droit aux mêmes «gratifications financières» (sic) que les garçons. Et qu’elles doivent le réclamer, ce droit. Comme ça, elles acquièrent en plus des compétences en négociation, dans l’environnement sécurisant qu’est la famille. Dixit la cheffe des grandes fortunes à l’UBS pour l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. C’est mignon tout plein, cette belle histoire familiale. Passons sur l’image de la famille, havre de sécurité; on se croirait dans un reportage de Point de Vue raconté par Stéphane Bern. Interrogeons-nous toutefois un tantinet sur cette idée biscornue que le fait de revendiquer un traitement égal, donc un droit, développe le sens de la négociation. Si un droit se négocie, ce n’est plus un droit, non? La sœur du neveu anonyme de Double D le lui rappelle tous les jours: «Un droit ça se prend, ça ne se négocie pas!» Mais peut-être que chez les grandes fortunes d’Allemagne, d’Autriche et d’Italie, on pratique l’égalité tranche après tranche. Pas tout d’un coup, progressivement, pour éviter l’indigestion. Au goutte-à-goutte. Un peu comme le relèvement de l’âge de la retraite des femmes en Suisse…

Bon alors, après avoir appris à Marie-Hélène, Léopoldine ou Bérengère comment négocier son égalité de traitement, que faisons-nous, Madame la banquière? Eh bien, nous constatons que l’éducation à l’argent est de plus en plus importante, d’autant plus que le niveau de compétence financière des gens a baissé. Il est plus bas qu’il y a trente ans. En Suisse, par exemple, seulement 57% de la population comprend les mécanismes de l’argent tels que l’endettement ou l’inflation, selon une étude savantissime citée par Madame. Pour ceux et celles qui l’ignorent, nos parents savaient donc parfaitement que l’inflation était une augmentation de la masse monétaire entraînant une hausse généralisée et durable des prix, ce qui la distingue d’une simple élévation du coût de la vie. Tu parles, Charles!

Mais l’essentiel n’est pas là, pour Madame la banquière. Le tableau ainsi dressé déterminisme dès l’enfance, femmes discriminées face à l’argent, compétences en baisse, etc. n’est là que pour canaliser le bel élan du 14 juin vers le Saint-Graal, l’alpha et l’oméga: «Les femmes ont besoin de conseils adaptés, qui les aident à optimiser leur fortune en prenant en compte les risques spécifiques auxquels elles sont confrontées.» Ben oui, c’est d’autant plus nécessaire que l’on constate, toujours selon Madame la banquière, qu’une différence de revenu de 10% peut déboucher sur une différence de fortune de 40%. Oh là là, mais comment se fait-il, Apolline? Eh bien, chère amie, mon mari banquier m’a dit que cela avait à voir avec la retraite par capitalisation, à laquelle les banques et les assurances tiennent beaucoup. Moins on a, moins on économise et moins on capitalise, m’a expliqué mon Albin.

Fortiche, hein, les banquiers: l’inégalité salariale devient l’inégalité monétaire et l’argent, c’est leur métier. Donc, votre argent, même de poche, les intéresse. Car vous aussi, Mesdames, vous avez droit à leurs services. En toute égalité, bien sûr!