«Levi’s et Gap ont licencié plus de 10000 personnes»

Mobilisation de femmes munies de pancartes.
© HBWWF

«Nous sommes des travailleuses», proclament les ouvrières à domicile, organisées syndicalement dans la fédération HBWWF. Depuis l’arrêt des activités en raison du coronavirus et de l’annulation des commandes des grandes chaînes de vêtements, la majeure partie d’entre elles ont perdu leur emploi et tout moyen de subsistance.

Zehra Khan, syndicaliste au Pakistan, évoque la situation dans laquelle le coronavirus a plongé le pays et sa lutte pour organiser les ouvrières à domicile

Economiquement parlant, la crise du coronavirus est une catastrophe pour le Pakistan. Les grands groupes textiles occidentaux ont annulé leurs ordres de production. Le cap des 18 millions de personnes au chômage sera bientôt atteint. Entretien avec Zehra Khan, secrétaire générale de la Fédération pakistanaise des ouvrières à domicile (HBWWF).


La crise du coronavirus secoue le Pakistan. Qu’est-ce que cela implique pour les travailleuses et les travailleurs?

Plus de 6 millions de personnes ont perdu leur emploi. Le confinement complet a duré ici de mars à juin. Chacun espérait retourner ensuite au travail. Mais de source officielle, le cap des 18 millions de chômeurs sera atteint d’ici à un ou deux mois. Tous ces gens n’ont plus d’argent pour régler leur loyer, pour envoyer leurs enfants à l’école ou se payer des traitements médicaux. Beaucoup ne mangent pas à leur faim. Le désespoir grandit. Et nous avons encore de terribles inondations.

N’y a-t-il donc pas d’aide étatique?

Les tests de dépistage du coronavirus étaient parfois gratuits. Et le gouvernement a lancé un programme d’aide. En théorie, les familles vivant dans la pauvreté devraient toucher un montant unique de 12000 roupies (environ 75 dollars). Le problème est que les autorités ne peuvent verser cet argent qu’aux personnes s’étant enregistrées. Et tout le monde est loin de l’avoir fait. Le filet social est par ailleurs défaillant. En cas de licenciement, par exemple, seules les personnes qui avaient un contrat de travail en bonne et due forme reçoivent une indemnité. Or, plus de 80% des travailleurs et des travailleuses au Pakistan n’en ont pas.

Et que font les syndicats?

Pendant le confinement, nous avons remis, avec d’autres organisations, des colis alimentaires à plus de 50000 familles. Et nous avons tracté des brochures d’information sur le coronavirus.

De telles activités ne font pas partie de notre métier de base. Mais le gouvernement n’est pas à la hauteur et ignore la détresse des gens. Ce n’est qu’à la suite de nos pressions que le gouvernement de la province du Sindh a fini par décréter que personne ne peut être licencié à cause de la pandémie et que les salaires n’ayant pas été payés devront être versés.

Si vos prévisions se vérifient, plus d’un quart de la main-d’œuvre sera bientôt au chômage. Pourquoi la crise du coronavirus frappe-t-elle aussi brutalement le Pakistan?

Le Pakistan est très endetté et se débattait déjà contre l’inflation avant la crise du coronavirus. En outre, notre économie dépend fortement des entreprises étrangères. La production de textile et de vêtements est de loin notre activité industrielle dominante.

Quand les magasins du monde entier sont restés fermés à cause du coronavirus, les grandes entreprises textiles ont annulé leurs ordres de production. Les usines ont jeté à la rue leur personnel, et les femmes qui travaillaient à domicile pour les fabriques ont perdu leurs mandats. Beaucoup d’entre elles n’ont même pas été payées pour les produits qu’elles avaient déjà confectionnés. Les enseignes de mode Levi’s et Gap viennent de licencier plus de 10000 personnes. H&M, C&A et Tom Tailor font aussi produire leurs vêtements au Pakistan. Comme les ouvriers protestaient devant leur fabrique, on les a dispersés à coups de fusil.

Un instant, la direction de la fabrique a fait tirer sur les ouvriers?!

Oui. Ils avaient réclamé leurs salaires d’avril et de mai, qui n’avaient pas été payés. D’où leur désespoir. La direction a ordonné aux forces de sécurité de tirer sur la foule. Une douzaine d’ouvriers ont été blessés.

Et ensuite?

La police est arrivée et a arrêté trois ouvriers. Nous sommes intervenus auprès des autorités. Les trois hommes ont été remis en liberté. Un tel incident n’a rien d’étonnant. En règle générale, la police n’est pas du côté des travailleuses et des travailleurs, mais plutôt des directeurs d’usine et des entreprises.

Il y a pourtant des lueurs d’espoir. Votre fédération est parvenue à organiser syndicalement les ouvrières à domicile. Soit des femmes qui produisent chez elles des marchandises pour les fabriques. Comment avez-vous fait?

Dans presque toutes les branches de l’industrie, les ouvrières à domicile constituent un important maillon de la chaîne de production. Les foyers font partie intégrante de l’activité de production des fabriques.

A ceci près qu’un salaire minimum de 104 dollars est en place dans les fabriques, alors qu’une ouvrière à domicile gagne en moyenne 20 dollars. Par mois! Au prix de 16 heures de travail quotidien parfois. L’activité étant rémunérée à la pièce, toute la famille y participe – sans salaire ni sécurité sociale. Les frais d’électricité et de gaz nécessaires à cette production ne sont pas non plus indemnisés. Pendant longtemps, de telles pratiques passaient pour «normales» et on s’en accommodait. Enfin, comme ces femmes travaillent à la maison et pas à la fabrique, leur labeur n’était pas reconnu comme un «véritable» travail.

Comme syndicat, il vous a donc fallu partir de zéro?

Oui, car nous avons été les premiers à parler de ces questions. Beaucoup d’organisations réduisent le problème – pour autant qu’elles en voient un – à une «question de genre». Mais pour nous, il s’agit d’une question de classes. En effet, les ouvrières à domicile ne sont pas «seulement» exploitées comme femmes, mais aussi et surtout comme main-d’œuvre. Or, en tant que travailleuses, elles ont des droits. Nous avons d’abord dû veiller à susciter une telle prise de conscience.

Mais vous avez remporté un vif succès...

... absolument! Il y a 12 millions de travailleuses à domicile au Pakistan. Bien qu’elles soient partout, elles sont longtemps restées invisibles. Comme des fantômes. Aujourd’hui, elles descendent dans la rue pour protester. Elles ont ainsi obtenu, dans la province du Sindh, d’être enfin reconnues comme travailleuses. Autrement dit, chaque ouvrière à domicile est aujourd’hui enregistrée localement dans le système de sécurité sociale. C’est une première! Au Pakistan, mais aussi dans toute l’Asie du Sud.

Manifestation.
Après un long engagement auprès des femmes travaillant à domicile pour qu’elles prennent conscience qu’elles ont aussi des droits, la syndicaliste Zehra Khan se réjouit que ces invisibles descendent désormais dans la rue pour protester. Ici, une manifestation le 8 mars 2019. © HBWWF

 

Article paru dans Work le 4 septembre 2020. Traduction Sylvain Bauhofer.

Un combat inlassable

Zehra Khan, 42 ans, est secrétaire générale de la Fédération pakistanaise des ouvrières à domicile (Home Based Women Workers Federation, HBWWF). Elle vit dans la province du Sindh, où elle a commencé en 2005 à organiser syndicalement ces travailleuses. Un partenariat de longue date est en place entre la HBWWF et la fondation suisse Solifonds. Unia soutient également son travail dans la crise actuelle due au coronavirus. 

Plus d’informations sur le site de la Fédération pakistanaise des ouvrières à domicile: hbwwf.org (en anglais)


Pakistan: faim et coronavirus

Officiellement, il y a eu jusqu’à maintenant au Pakistan (212 millions d’habitants) environ 300000 personnes contaminées par le coronavirus et presque 6300 décès. Dans la réalité, ces chiffres sont probablement beaucoup plus élevés. Même si la peur du coronavirus est forte, il est à craindre qu’en raison de la crise de l’économie mondiale, la faim cause beaucoup plus de morts. 

Appel de Vania Alleva

Il est temps de renforcer la solidarité internationale!

Nous nous souviendrons longtemps de l’année 2020. La crise du coronavirus menace notre santé, elle nous tombe sur le moral, elle entraîne des pertes matérielles et de l’insécurité pour de nombreux salariés.

Mais la pandémie ne laisse pas des traces profondes seulement chez nous. Les conséquences sont encore plus dévastatrices pour les populations des pays du Sud les plus pauvres. D’autant plus que les grands groupes internationaux aiment répercuter les coûts de la crise sur les maillons les plus faibles de la chaîne de valeur. Ainsi, par exemple, des entreprises de confection ont-elles ignoré leurs engagements et tout simplement suspendu des commandes de vêtements représentant des milliards de dollars, ce qui a conduit à un chômage de masse et à la faim dans des pays comme le Bangladesh et le Pakistan.

Notre solidarité est donc nécessaire de toute urgence. Premièrement, il faut que les droits des salariées et des salariés soient garantis dans les pays du Sud aussi. Les multinationales suisses ne doivent pas faire de bénéfices supplémentaires au détriment des employés pendant la crise. Elles doivent assumer leur responsabilité sociale et continuer à payer les salaires à 100%.

Deuxièmement, il faut que cesse l’exploitation des pays les plus pauvres par le capital financier mondial. Il faut annuler leurs dettes et les places financières privilégiées telles que la Suisse doivent continuer à supprimer les niches fiscales.

Finalement, il faut soutenir les syndicats et les mouvements sociaux au niveau planétaire. Car les crises du climat, de la faim, les crises sanitaires, économiques, les crises des réfugiés sont les symptômes d’une crise systémique globale qui ne peut se résoudre séparément, au niveau de chaque pays. Seule la solidarité internationale nous conduira sur la voie d’un monde meilleur.

Vania Alleva, présidente d’Unia

Unia recommande de soutenir les projets des organisations Solifonds et Solidar, qui sont proches des syndicats. Plus d’informations sur: fr.solifonds.ch et solidar.ch/fr