L’industrie redoute une vague de licenciements

Soudeur au travail.
© Thierry Porchet

Inquiétude dans la branche des machines qui, avec près de 320000 collaborateurs, est le premier employeur industriel de Suisse. Au second semestre, alerte Swissmem, les entrées des commandes ont chuté de 19,5% par rapport à la même période de l’année précédente, le chiffre d’affaires de 19,7% et les exportations de 24,6%.

Plusieurs branches industrielles, comme les machines et l’horlogerie, sont durement frappées par la crise liée à la pandémie, les perspectives sur le plan de l’emploi sont sombres

Selon le dernier relevé du Secrétariat d’Etat à l’économie, le produit intérieur brut (PIB) de la Suisse a chuté de 8,2% au second semestre 2020. Plusieurs branches industrielles sont durement frappées par cette crise liée à la pandémie et les perspectives économiques à court terme sont marquées par une grande incertitude. Qu’en sera-t-il en matière d’emplois?

«Les pronostics sont assez difficiles à faire, mais on pense qu’à partir d’octobre une vague de licenciements collectifs va déferler sur l’industrie, surtout dans la branche des machines et de l’horlogerie», déplore Manuel Wyss, responsable suppléant du secteur industrie d’Unia et en charge de la branche MEM (pour industrie des machines, des équipements électriques et des métaux). «La pharma va très bien; la chimie, un peu moins parce qu’elle est plus cyclique; l’industrie alimentaire devrait rester assez stable; la situation dans l’horlogerie est moins claire, il y a les grandes boîtes qui peuvent tenir, par contre, les sous-traitants sont sous pression; comme les PME dans la branche MEM, les dernières analyses économiques me donnent quelques soucis.»

Les effectifs fondent

Avec près de 320000 collaborateurs, la branche des machines est le premier employeur industriel de Suisse et compte pour un tiers des exportations du pays. Mais les deux faîtières d’employeurs, Swissmem et Swissmechanic, tirent la sonnette d’alarme. Au second semestre, les entrées des commandes ont chuté de 19,5% par rapport à la même période de l’année précédente, le chiffre d’affaires de 19,7% et les exportations de 24,6%, alerte Swissmem. «La situation de l’industrie MEM est sombre et l’incertitude est grande dans de nombreux marchés. Une reprise progressive n’est pas attendue pour la plupart des entreprises avant le courant de l’année prochaine. Les entreprises sont donc contraintes d’adapter leurs coûts aux nouvelles réalités. Nous craignons des pertes d’emplois importantes dans les douze mois à venir», indique le directeur de Swissmem, Stefan Brupbacher. En une année, les effectifs de l’industrie MEM ont déjà fondu de 1%. L'enquête trimestrielle menée en juillet par Swissmechanic et BAK Economics auprès de 300 PME de la branche montre, de son côté, que 70% des entreprises ont décidé de geler l'embauche et que 27% déclarent procéder à des licenciements.

Quand notre voisin va mal...

«Depuis mars, nous avons connu une vingtaine de licenciements collectifs dans la branche, explique Manuel Wyss. Dans une première phase, ces licenciements n’étaient pas liés au virus, les entreprises concernées connaissaient des difficultés et du chômage partiel. Avant la pandémie, l’économie mondiale se trouvait déjà dans une situation difficile, les banques nationales essayant tant bien que mal de stabiliser le système économique en injectant des milliards, mais la production sur le plan mondial faiblissait et l’Allemagne rencontrait de grands problèmes dès 2019 avec une industrie automobile en crise. Et lorsque notre voisin est mal en point, nous n’allons pas très bien non plus, des entreprises suisses fournissent en effet l’industrie automobile allemande. Cette première phase a duré jusqu’à l’été. Désormais, on constate que les problèmes sont plus directement liés à la crise engendrée par le Covid-19. Par exemple, les avions restant cloués au sol font souffrir l’industrie aéronautique.» A Granges, Mecaplex, qui fabrique principalement des vitrages pour avions, a ainsi communiqué la suppression de 35 postes, soit presque la moitié de son personnel.

Priorité à l’emploi

«Lorsqu’une entreprise annonce un licenciement collectif, notre priorité est de préserver les postes de travail, poursuit Manuel Wyss, nous nous focalisons sur cet objectif durant la procédure de consultation. Chaque emploi que nous pouvons conserver est un succès, car l’existence d’un travailleur et de sa famille est en jeu. La réalité montre que nous pouvons sauvegarder des postes si nous arrivons à créer une dynamique avec le personnel et la commission d’entreprise, si les employés se mobilisent. Récemment chez Lantal, une entreprise bernoise du textile, nous avons ainsi organisé des assemblées et des groupes de travail et avons pu élaborer des propositions qui ont permis de sauver 20 emplois sur les 75 menacés. Nous avons aussi négocié un plan social pour les collègues touchés par les licenciements. Lorsque nous ne parvenons malheureusement pas à préserver tous les postes, nous intervenons pour obtenir de bonnes conditions de préretraite, des indemnités et des mesures de reclassement.»

Favoriser l’innovation et la formation

Existe-t-il des solutions pour éviter d’en arriver là? Pour Swissmem, les accords de libre-échange offrent des opportunités commerciales, l’association patronale invite à ratifier rapidement les accords avec l’Indonésie et le Mercosur, ainsi qu’à entamer des négociations avec les Etats-Unis. Unia recommande pour sa part d’investir dans l’innovation, la formation et la reconversion écologique. «Il faut qu’Innosuisse, l’agence d’encouragement à l’innovation, qui fait le lien entre la recherche de base et les PME, obtienne plus de soutien, plaide Manuel Wyss. De plus, il faut investir, aujourd’hui encore plus qu’hier, dans la formation des salariés. Dans la branche des machines, nous avons élaboré la Passerelle 4.0, un droit au perfectionnement professionnel permettant de s’adapter à la transformation numérique, c’est avec de tels projets qu’il faut avancer. Il est important également de garantir aux apprentis de pouvoir terminer leur formation et d’obtenir une place de travail. Quant au chômage partiel, nous devons discuter dans les semaines et les mois à venir de la nécessité d’une prolongation de sa durée à 24 mois, et je pense que nous pourrions en profiter pour évoquer l’idée d’inciter les entreprises à utiliser le temps libre qu’offre cette mesure pour former leurs collaborateurs. Cette discussion a lieu en Allemagne. La Confédération et les cantons pourraient participer au financement. Il faut aussi investir dans la reconversion éco-sociale, c’est pourquoi Unia a proposé un pacte pour une Suisse productive. L’idée serait de constituer un fonds pour la production alimenté par les caisses de pension. En outre, il reste primordial pour l’industrie que la Banque nationale affaiblisse le franc, sinon on ne peut pas exporter.»

Et puis, il y a l’échéance de la votation du 27 septembre sur l’initiative de résiliation de la libre circulation, qui pourrait avoir pour conséquence de désavantager fortement les entreprises suisses sur le marché européen. Manuel Wyss en est persuadé: «Nous sommes déjà en crise, alors une acceptation de l’initiative aurait un impact assez grave sur l’industrie et les emplois, mais aussi sur les salaires en raison de la fin des mesures d’accompagnement.»