Lutte des classes au cœur du vignoble

Ouvriers durant les vendanges.
© Neil Labrador/archives

Dans la région de Bordeaux, des saisonniers sont payés de 500 à 1000 euros par mois.

L’heure est aux vendages. En France, dans le Bordelais, alors que des grands crus se bonifient, la précarité et l’exploitation des ouvriers agricoles sont légion. Une journaliste a mené l’enquête

Mondialement réputée pour ses grands crus hors de prix et ses paysages magnifiques, la région de Bordeaux est un pilier de l’économie viticole française. Mais cette vision idyllique a aussi sa face cachée, avec ses saisonniers sous-payés soumis à des contrats précaires, les petits vignerons qui ne peuvent pas régater avec les grands groupes et les ravages des pesticides.

Ces contradictions sont mises en évidence de façon magistrale dans un livre publié par Ixchel Delaporte, Les raisins de la misère. Une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais. Journaliste, Ixchel Delaporte a mené un mémorable travail de terrain, mais son livre se lit comme un roman.

Au-dessous du SMIC…

Alors que le montant brut du SMIC se monte à 1521 euros par mois, nombre de saisonniers de la vigne gagnent entre 500 et 1000 euros. Parmi eux, il y a des immigrés (Espagnols, Portugais, Marocains) venus chercher une vie meilleure dans l’Hexagone, mais aussi des Tziganes et autres gens du voyage, ainsi que des Français. Aucun d’entre eux ne bénéficie d’un contrat à durée indéterminée (CDI), ni d’une véritable protection sociale, de sorte que le moindre accident tourne souvent au drame. Leurs logements sont exigus et parfois insalubres, et certains vivent dans des caravanes. Ils doivent souvent parcourir un nombre incroyable de kilomètres pour se rendre à leur travail, à pied ou à bicyclette. Car ils n’ont pas les moyens de s’acheter une voiture et les transports publics sont pratiquement inexistants.

… et des bouteilles à plus de 1000 euros

A l’autre bout de l’échelle, c’est le grand luxe. Château Cheval Blanc en est le détenteur. Avec son chai (lieu où se déroule la vinification) ultramoderne, Cheval Blanc est une institution bordelaise. Comme l’explique Ixchel Delaporte, ce premier grand cru classé A appartient à Bernard Arnault (LVMH, dont font partie les montres Zenith, TAG Heuer, Bulgari et Hublot) et à Albert Frère. Deux milliardaires, l’un Français, l’autre Belge, pour qui un tel bijou représente une vitrine mondiale du luxe. Une bouteille du millésime 1990 vaut… 1140 euros! Mieux encore, en 2013, une caisse du «mythique millésime 1947» s’est vendue aux enchères à 131 600 euros. Enfin, ce Cheval Blanc 1947 détient le record de la bouteille la plus chère jamais vendue au monde, une Impériale de six litres, remportée pour 223 967 euros en 2010 par un collectionneur privé, à l’occasion d’une vente aux enchères chez Christie’s à Genève.

Les cadences augmentent

Le décrochage social des saisonniers, leur dispersion sur un grand nombre de châteaux ainsi que les barrières culturelles et linguistiques rendent l’implantation syndicale très difficile. Pourtant, celle-ci paraît plus nécessaire que jamais, car le stress a fortement augmenté, comme l’explique cette employée: «Travailler à la vigne aujourd’hui, c’est pire qu’avant. Les sécateurs sont électriques. Ça augmente les cadences. Le rendement est plus fort, mais les arrêts de travail sont aussi beaucoup plus nombreux. Je ne connais pas un ouvrier de la vigne qui n’ait pas une tendinite cervicale. Et je ne parle pas des pesticides…»

Macron n’a pas tenu parole

Pesticides, le mot est lâché. Dans le Bordelais comme dans d’autres régions viticoles et agricoles, on ne compte plus les cancers déclenchés par des produits toxiques et les cas d’enfants leucémiques. Ixchel Delaporte rappelle qu’en avril 2018, lors des débats parlementaires autour de la Loi agriculture et alimentation, la majorité a voté la non-inscription de l’interdiction du glyphosate dans la loi. Cette interdiction faisait pourtant partie des promesses de campagne d’Emmanuel Macron. Pis encore, soixante députés de droite ont fait adopter un amendement sur l’autorisation d’épandage de pesticides par des drones à titre expérimental sur des vignobles en pente. Il est vrai que le lobby du vin est très puissant en France, et qu’il rapporte des voix. Santé quand même!

Ixchel Delaporte, Les raisins de la misère. Une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais, Editions du Rouergue, 2018.