«Mon langage, c’est le théâtre»

Elise Perrin sur scène
© Thierry Porchet

Dans le feu de l’action. «Etre artiste c’est créer, partager de l’émotion, proposer un regard engagé sur le monde», déclare Elise Perrin.

La comédienne neuchâteloise Elise Perrin présente son premier seule-en-scène, «Agrafe-toi, Jeanne!». Une pièce féministe, en phase avec son engagement

Jeanne est une créature étrange, parachutée d’une autre planète. Soucieuse de s’intégrer dans son nouvel environnement, elle décide d’adopter ses codes, en particulier le mariage. Mais en dépit de ses efforts, cette protagoniste clownesque, oscillant entre naïveté et révolte, fragilité et cran, ne parvient pas à se couler dans le moule. Et finit par jouer sa propre partition... Ecrit et interprété par Elise Perrin, le spectacle «Agrafe-toi, Jeanne!» fait écho aux pressions que subissent les femmes, comme celle de ne pas rester célibataire. «Enfant et adolescente, j’étais terrifiée à l’idée de demeurer “vieille fille”, objet de moqueries», sourit Elise Perrin à l’évocation de ce souvenir. «J’ai pourtant grandi dans une famille ouverte, progressiste et de gauche», enchaîne la comédienne de 29 ans, soulignant la force et l’ancrage de normes sociales, d’injonctions plus ou moins implicites et intériorisées de la société à l’égard des femmes, qu’il a fallu apprendre à identifier et à déconstruire. Dans ce sens, la Grève féministe organisée le 14 juin 2019 l’a aidée et lui a donné l’idée de sa pièce. Membre du Collectif régional neuchâtelois créé à l’occasion, la militante s’implique activement dans sa préparation. Les positions défendues entrent en résonance avec les ressentis et le vécu de la comédienne qui a aussi été confrontée au harcèlement. Un sujet qu’elle évoque à demi-mots, ravivant une souffrance... Outre le fait qu’elle estime que le poids du patriarcat n’épargne aucune femme.

Bouffonnes en tête de cortège

 «J’ai longtemps pensé que je devais m’habiller d’une certaine manière, me maquiller, trouver un copain... J’ai pris conscience qu’il ne s’agissait que du récit d’une réalité. On peut en inventer nombre d’autres mettant en scène des aventurières, des héroïnes femmes... sans époux», indique Elise Perrin, qui garde de la Grève féministe l’image d’un événement extraordinaire. «Nous figurions, avec d’autres artistes, en tête du cortège, dans des costumes difformes de bouffonnes», se remémore-t-elle des étoiles dans les yeux. Pour Elise Perrin, le rassemblement national a porté ses fruits: «Je pense notamment à l’acceptation du congé paternité. Certes insuffisant, mais c’est déjà un premier pas. Il faut absolument continuer à se battre. De mon côté, je m’engage artistiquement. Mon langage, mon arme, c’est le théâtre.» Un mode d’expression que la comédienne explore depuis toute jeune même si, avant de fréquenter l’Ecole de Théâtre Lassaad, à Bruxelles, elle termine un bachelor en littérature, linguistique et géographie à l’Université de Bâle. «Mon grand-père, devenu sculpteur après avoir travaillé à la ferme, a aussi joué un rôle dans le choix de ma voie artistique. Son parcours, atypique et courageux, s’est révélé inspirant. Et il m’a sensibilisée aux volumes, a aiguisé mon regard», affirme celle qui fabrique également des masques.

Agir et échapper au pessimisme

De retour de Belgique, Elise Perrin lance sa compagnie théâtrale, la Cavalcade en scène, et travaille à mi-temps comme enseignante de français dans un centre pour requérants d’asile à La Chaux-de-Fonds. Une dernière expérience qualifiée de positive par cette polyglotte – elle parle cinq langues – qui, précise-t-elle, lui a aussi permis d’apporter sa pierre à un «mieux vivre ensemble». Début 2020, la comédienne s’envole pour Buenos Aires en résidence artistique, après avoir gagné une bourse de la Ville de Neuchâtel. Un séjour de six mois où, dans un premier temps, elle suit des cours de clown et apprend à rapper en espagnol. Avant qu’un confinement strict l’interrompt dans son élan. «Une période monastique ou presque», commente Elise Perrin, qui décide alors de «reconstruire le puzzle de sa pièce autrement». Son personnage, Jeanne, l’amène pour la première fois à jouer seule sur scène. «Le trac? Oui, je n’y échappe pas. Mais cette dose d’adrénaline élève le niveau de jeu», affirme la sympathique et énergique comédienne, qui ressent constamment le besoin d’agir, d’être dans le concret, et associe le bonheur à la capacité à vivre dans l’instant présent. Une manière aussi d’éviter de sombrer dans le pessimisme. «Si je pense à la situation environnementale, aux migrations, aux cultures dominantes entraînant la destruction du vivant... j’ai tendance à voir le verre à moitié vide», soupire l’artiste, confiant encore sa peur face à toutes formes de violence et à la mort.

Un peu de magie

A l’aise dans son corps et dans sa tête, ne cherchant pas à l’extérieur une sécurité qu’elle a désormais trouvée en elle – «Autrefois je craignais la solitude, ce n’est plus le cas» – Elise Perrin peut compter sur son imagination et sa créativité pour l’escorter dans la vie. Cette adepte du yoga, qui pratique aussi le chant, ne nourrit pas de croyances particulières. «Beaucoup de questions restent ouvertes. Et c’est bien ainsi. Il faut laisser un peu de mystère, de magie.» En revanche, Elise Perrin juge important de «casser les codes». Et ne cache pas son admiration pour les personnes osant s’affranchir des étiquettes genrées. Aussi préfère-t-elle se positionner comme une artiste, plutôt que comme une femme, dans une notion de genre. Et de préciser: «Etre artiste c’est créer, partager de l’émotion, proposer un regard engagé sur le monde. Plus qu’un divertissement. Dans ce sens, il faut absolument soutenir et préserver la culture aujourd’hui menacée par les conséquences de la crise sanitaire. Elle est primordiale dans le vivre ensemble et l’échange des idées», plaide la comédienne qui, questionnée sur ses rêves, souhaite se glisser dans la peau de Jeanne encore très longtemps. «J’espère que ce spectacle tournera une dizaine d’années. Ici et ailleurs. Dans des théâtres et hors les murs. Jeanne prendra alors des rides, mais ne se fera pas lifter.»

 

En raison de la réouverture de certains lieux de culture, les spectacles des 19 et 20 décembre au Théâtre du Concert à Neuchâtel (sa à 20h, di à 17h) sont confirmés. Pour les dates prévues en janvier à l’Atelier Cargo de La Chaux-de-Fonds, aux Citrons Masqués à Yverdon, à la Tarentule de Saint-Aubin et à la Tour Vagabonde de Fribourg, voir sur letianguis.com/jeanne-et-cie