Mortel travail

Le travail tue. Le travail rend malade. Toutes les onze secondes, une personne perd sa vie à la gagner, fauchée par une affection liée à son activité professionnelle ou à un accident. Principal responsable des hécatombes sur le front de la santé dans nombre de pays, les cancers générés par des expositions meurtrières à des substances chimiques, des poussières, des radiations ou une activité nocturne sur une longue période. A ce titre, l’amiante poursuit ses terribles ravages à l’heure où se discute à Genève la nécessité d’une interdiction mondiale de ce matériau et que la Russie, principal producteur, continue à y mettre son veto assassin.

Mais le crabe n’est de loin pas le seul à emporter des millions de salariés. Les maladies professionnelles diverses à provoquer la mort chaque jour de 6500 salariés. Les risques psycho-sociaux, le stress, le burnout, le mobbing, l’épuisement professionnel, les pressions en tous genres ne cessent d’augmenter, tuant leurs victimes à petit feu. Vampirisant leur énergie et leur motivation. Sans oublier les suicides dont on ne parle guère. Les plus cyniques parleront peut-être alors de sélection naturelle... Les accidents sont quant à eux responsables, selon l’OIT, du décès de 1000 travailleurs par jour. L’institution relève encore que chaque année, 374 millions de personnes doivent interrompre leur travail en raison de blessures ou d’atteintes à leur santé. Traduit en chiffres – un langage qui plaît à l’économie sans pour autant influencer les caps pris – le coût de ces journées perdues s’élève entre 4 et 6% du PIB mondial. Evaluations qui ne disent rien évidemment de la souffrance des victimes. De la violence à laquelle les salariés sont trop souvent soumis, contraints à accepter des conditions de travail inhumaines. Prisonniers de managements par objectifs, d’une pression à la productivité implacable. Masse silencieuse et docile parce que le travail est devenu rare. Que globalisation et concurrence agissent comme un rouleau compresseur anéantissant les moins compétitifs. Que la peur des licenciements met en sourdine les velléités de revendications. Que la grève est criminalisée, appréhendée désormais le plus souvent comme une insurrection. Et la solidarité dissoute dans le chacun pour soi, la fuite en avant, avec l’espoir de maintenir bon gré mal gré la tête hors de l’eau.

Aujourd’hui, l’évolution de l’organisation du travail – entre flexibilité accrue, horaires excessifs, explosion des économies de plateformes, etc. – a accru encore les risques psycho-sociaux. Brouillé un peu plus les lignes entre sphère professionnelle et vie privée. Les petits boulots, les jobs informels, sur appel, mettent à mal partenariats sociaux, prévention et contrôles. Les syndicats restent trop souvent associés à des organisations anachroniques, ringardes, menant des combats d’arrière-garde. Comme si la défense d’acquis sociaux et la nécessité d’ériger un minimum de protections relevaient de privilèges. De leur côté, les travailleurs pris dans l’étau de la survie et l’espoir envers et contre tout de trouver un intérêt à leur activité, s’accrochent comme ils peuvent pour que le mot travail qui trouve son origine dans le mot tripalium – instrument d’entrave et de torture – conserve un semblant d’attrait. Ce travail si sacré et si dévastateur. Autant dire que la mission de l’OIT, qui fête cette année son centième anniversaire, reste d’une actualité brûlante. Pour que l’application de normes préserve la classe laborieuse d’un monde professionnel dangereux, totalement déshumanisé, et de plus en plus vidé de sens.