Une mobilisation pour la santé de toute la population

Manifestation du 31 octobre à Berne sur la place Fédérale.
© Thierry Porchet

La semaine de mobilisation des personnels de la santé s'est terminée par un dernier acte, le 31 octobre, sur la place Fédérale.

Samedi 31 octobre, à l’appel des syndicats, quelque 1000 participants ont manifesté sur la place Fédérale lors de l’action nationale des personnels de la santé. Le point d’orgue d’une semaine de mobilisation

«On nous a applaudis durant des mois… Et maintenant?» C’est avec cette question en toile de fond que, la semaine dernière, les personnels de la santé se sont mobilisés pour «une juste reconnaissance et davantage de considération, des conditions de travail dignes et des meilleurs soins à la population» partout en Suisse. En point d’orgue, plus de 1000 personnes se sont rassemblées à Berne sur la place Fédérale le samedi 31 octobre. L’Alliance «Ensemble avec le personnel de santé», formée par des syndicats et des associations professionnelles, demande une prime Corona sous forme d’un salaire mensuel supplémentaire. Elle réclame aussi davantage de droits sur le lieu de travail – notamment avec une possibilité plus étendue de participation et une protection accrue – ainsi que de meilleures conditions de travail, notamment par l’application de la Loi sur le travail et la fin du minutage des soins. Avant la manifestation à Berne, Beatriz Rosende, secrétaire centrale du SSP, revient sur la situation dans le secteur de la santé.


Comment se porte le personnel de santé au début de cette deuxième vague de Covid-19?

Selon nos observations, son état de santé est préoccupant. Il y a beaucoup de burn-out. Pendant la première vague, des infirmières et des infirmiers ont dû se reconvertir à toute allure dans les secteurs accueillant les patients Covid, en particulier aux soins intensifs. Or, travailler dans ce secteur demande généralement deux ans de spécialisation. Le changement d’affectation a été un facteur de stress et d’épuisement. Sans compter l’angoisse générée par la mort de nombreux patients et la peur liée au virus pour soi, mais aussi pour sa famille. Certains ne s’en sont pas encore remis. Pour celles et ceux qui sont en poste, à la fatigue s’ajoute la peur de mettre en danger des patients. Des employés sont aussi tombés malades du Covid-19 malgré toutes les précautions prises. Il y a aussi celles et ceux qui sont en isolement, ou devraient l’être. Car beaucoup ont reçu l’ordre de retourner au travail malgré la quarantaine. Il arrive même que des salariés porteurs du virus, asymptomatiques, soient contraints de travailler. Une soignante à domicile qui attendait les résultats de son test a reçu l’ordre de son employeur de continuer à rendre visite à des personnes âgées et malades. Elle a refusé, et a reçu des pressions pour retourner au travail.

Ce qui prouve une fois de plus le manque de personnel dans le secteur santé…

Nous dénonçons cette sous-dotation depuis des années. Il y a un nombre croissant de démissions: des personnels qualifiés quittent les hôpitaux pour des cabinets privés, ou changent carrément de profession. Un problème dans notre pays est lié à la faiblesse de la médecine du travail. Les médecins du travail à l’hôpital sont normalement engagés par ce dernier: les données restent ainsi cloisonnées et l’ampleur des atteintes à la santé de ce personnel inconnue. D’où l’importance de la démarche d’Amnesty International, soutenue par les syndicats, qui a demandé au Conseil fédéral une enquête indépendante sur l’état de santé du personnel soignant à la lumière de cette pandémie.

D’où est partie cette semaine de mobilisation?

En mars 2020, malgré les inquiétudes, une grande motivation et une grande solidarité se sont exprimées au sein du personnel de santé. Celui-ci avait de grands espoirs que les choses changent… Enfin, on admettait publiquement, par des applaudissements, son rôle fondamental. Puis, en sortant de cette première vague, la reconnaissance par les employeurs et les autorités n’a pas suivi. Il n’y a eu, de manière générale, aucune prime, aucune revalorisation salariale. Pire, sachant qu’il y aurait des pertes énormes, les employeurs ont annoncé des plans d’économies: fermeture de lits, gel des embauches, non-remplacement des professionnels malades, etc. Nous avons donc décidé de cette mobilisation au cœur de l’été, car nos membres étaient particulièrement fâchés du manque de respect. Cette nouvelle vague n’a pas été réellement anticipée par les autorités et les employeurs. Par exemple, aux HUG, il n’y a pas eu de création de postes jusqu’à peu. Car s’ils ont «régularisé» du personnel avant l’été, il s’agissait en grande partie de salariés qui avaient déjà un contrat à durée déterminée.

Quelle différence avec ce printemps?

En plus de la fatigue et du découragement, l’arrivée de la grippe saisonnière n’arrange rien. Au niveau romand, si les opérations non urgentes (telles que les opérations d’orthopédie) ont été reportées, les autres services ne ferment pas comme cela avait été le cas lors du semi-confinement. On pourra moins compter sur des transferts de personnels d’un service à l’autre comme en mars dernier.

Le SSP souligne ainsi qu’il est «primordial que les dispositions légales relatives à la durée du travail maximale et aux temps de repos du personnel ne soient pas, de nouveau, suspendues»…

Oui, la faîtière des hôpitaux, H+, avait obtenu la suspension d’une partie importante de la Loi sur le travail pour permettre des heures supplémentaires au-delà des 50 heures lors du semi-confinement. Or, la santé des employés doit être protégée avant tout: permettre des durées hebdomadaires extrêmes, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire, si on veut garder le personnel en bonne santé. Et c’est aussi un risque pour notre santé!

Les autorités politiques et les employeurs ont-ils, selon vous, tiré des leçons des expériences de la première vague qui a mis en exergue un système de santé fragilisé par des années de coupes budgétaires?

Aucunement. Ce que nous demandons, c’est que le secteur de la santé soit financé à la hauteur des besoins, comme tout service public, et non pas en fonction de critères de rentabilité. Dans les hôpitaux, certaines spécialités rapportent plus que d’autres et c’est celles-là que le secteur privé privilégie. Les cliniques disent qu’elles sont prêtes à collaborer face à cette deuxième vague. Mais pendant toutes ces années de libéralisation, elles ne se sont pas intéressées aux disciplines qui ne rapportent pas (soins intensifs, urgences, pédiatrie), car elles doivent avant tout rémunérer leurs actionnaires et attirer des médecins avec des salaires plus élevés que dans le secteur public. Malheureusement, dans le public aussi, le secteur des soins intensifs a subi des coupes drastiques. C’est une tendance assez forte partout en Europe. Et à la première crise sanitaire, voilà ce que ça donne. La population elle-même devrait être fâchée de la manière dont on utilise les deniers publics.

Voir également Des soignantes s'expriment.