Une Suisse mobilisée

Mobilisation pour le climat.
© Thierry Porchet

L’auteur voit, dans les mobilisations actuelles pour le climat, une renaissance des mouvements sociaux alors que certaines organisations, comme les altermondialistes, sont en perte de vitesse. Ici, manifestation des étudiants à Lausanne, le 15 février 2019.

Spécialiste des mouvements sociaux, Marco Giugni publie une synthèse à ce sujet

Alors qu’une partie importante de la population manifeste en faveur du climat, l’ouvrage de Marco Giugni La Suisse dans la rue retrace et analyse les protestations extraparlementaires de la seconde partie du XXe siècle à nos jours. S’appuyant sur de solides références théoriques et des comparaisons internationales, ce livre contribue à rendre plus intelligibles ces différentes modalités d’expression politique constitutives de l’exercice démocratique. Interview


Selon certaines représentations, la Suisse serait un pays de faible mobilisation sociale. Qu’en pensez-vous?

C’est faux. Il suffit de voir les mobilisations actuelles. Toutefois, on observe rarement des mouvements musclés ou radicaux, avec des confrontations importantes. Cela existe aussi. Mais il s’agit plutôt de situations locales comme les mouvements de squatters.

Quels ont été les succès les plus retentissants des mouvements sociaux depuis l’après-guerre?

On aborde là un aspect difficile à étudier. Car, le résultat dépend toujours d’une interaction entre plusieurs facteurs. Pour mentionner un cas connu, la mobilisation contre le plan de construction d’une centrale nucléaire à Kaiseraugst, dans le canton d’Argovie, fut un gros succès. Cependant, l’épilogue a eu lieu près de quinze ans plus tard.

Il y a aussi des impacts au niveau de l’opinion publique, sensibilisée à différentes causes. Je pense, par exemple, que les grèves du climat ont d’importantes répercussions sur le plan de l’influence des mentalités, et probablement sur les récentes élections fédérales.

On ne peut donc opposer politique des urnes et politique de la rue…

En effet, les participants aux mouvements sociaux font souvent usage du droit de vote. Il ne s’agit donc pas d’une opposition, mais d’une complémentarité. En revanche, cela implique qu’une partie de la population est détachée de toute forme de politique, car elle ne s’engage dans aucune sorte de participation.

Néanmoins, ne retrouve-t-on pas souvent un scepticisme dans plusieurs mouvements par rapport à la politique institutionnelle?

Le profil de celles et de ceux, qui s’engagent fortement dans les mouvements sociaux, se caractérise par une faible confiance envers les institutions comme le Parlement ou le gouvernement. Ils se fient davantage au pouvoir des citoyens et leur vision de la démocratie se veut plus participative.

D’après vous, les nouveaux mouvements sociaux (pacifistes, écologistes, féministes…) ont une orientation libertaire de gauche. Quels sont les fondements de cette analyse?

L’axe d’opposition politique est traditionnellement marqué par le clivage gauche-droite reflétant principalement des divergences à propos du rôle de l’Etat. L’on remarque qu’un deuxième axe s’est, depuis longtemps, superposé ayant trait à des questions plutôt sociétales, culturelles. Il oppose une conception libertaire à une autre autoritaire concernant des choix liés à des valeurs. Cela se manifeste sur des questions comme l’ouverture aux autres, les migrations, l’égalité des chances, le mariage pour tous… L’on retrouve donc, chez ces militants, une orientation de gauche au niveau économique avec des convictions libertaires culturellement parlant.

Les médias semblent se focaliser actuellement sur le groupe Extinction Rebellion. A-t-il pris la place des collectifs altermondialistes passablement en perte de vitesse?

Oui, les organisations altermondialistes sont en perte de vitesse, depuis longtemps. Et, certaines tactiques ainsi que des discours ont été repris par d’autres mouvements. On peut tout à fait défendre l’idée que, sous certaines conditions, il y a une diffusion d’un mouvement à un autre. Toutefois, le jeune âge des participants à ces nouveaux engagements rend, bien évidemment, impossible leur militantisme au sein des mobilisations altermondialistes d’il y a vingt ans.

Quel est l’impact d’internet et des réseaux sociaux sur ces nouvelles mobilisations?

Nous n’avons pas beaucoup de recul pour analyser cela. Toutefois, les médias sociaux peuvent contribuer à la mobilisation dans une première phase, notamment au niveau du recrutement. Mais un risque existe à moyen ou à long terme en raison du possible manque de structures «réelles» et non pas virtuelles jouant un rôle indispensable dans les moments de reflux. Du coup, les mouvements se révéleront peut-être davantage éphémères.

Dans ce cadre, comment voyez-vous l’avenir des mouvements sociaux en Suisse?

A court terme, je suis très optimiste. On assiste à une renaissance. Cependant, il faut justement des organisations qui se mettent en place afin de soutenir l’activisme dans les périodes de moindres opportunités. Et, tout dépend aussi de comment l’Etat réagira par la suite, car c’est un facteur décisif pour l’évolution de la mobilisation.

Couverture.

Marco Giugni, La Suisse dans la rue: Mouvements, mobilisations, manifestants, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2019, 159 pp.