70 ans de syndicalisme au compteur

Portrait de Jean Houlman dans son jardin.
© Thierry Porchet

Jean Houlmann, 90 ans et plus de 70 années d’affiliation syndicale, cultive non seulement la solidarité, mais également son petit jardin familial de Bel-Essert à Vernier.

Jean Houlmann, ancien tourneur de boîtes d’aujourd’hui 90 ans, raconte le lien indéfectible qu’il entretient avec le syndicat depuis son apprentissage

A Genève, il est la mascotte du comité des retraités d’Unia. Le «membre d’honneur» comme dit le président de ce comité, Pierre Vanek. Jean Houlmann, 90 ans, est syndiqué depuis plus de 70 ans, et toujours fidèle – et actif – au poste. Il nous reçoit dans les jardins familiaux de Bel-Essert, où il dispose d’une parcelle et d’un chalet depuis 1968 et où il aime passer du temps. C’est son fils de 61 ans, Thierry, qui a labouré la terre en préparation des futures plantations. Josiane, sa compagne depuis 30 ans, est là aussi.

Béret sur la tête et pipe au bec, le Jurassien Jean Houlmann découvre la réalité du monde du travail en 1947, lorsqu’il signe son contrat d’apprentissage de tourneur de boîtes métal à Saint-Ursanne, dans l’usine où travaillait son père, la Maison Paul Bouvier. «Je travaillais 48h par semaine en tant qu’apprenti. Mon père y a travaillé toute sa vie, 54 ans au total, et il était payé à la quinzaine, 2,90 francs de l’heure. Une misère. Je voyais bien que c’était difficile pour mes parents. Lorsque j’ai terminé mon apprentissage en 1950, j’ai demandé une augmentation au patron et il m’a dit que si je n’étais pas content je pouvais partir, et prendre mon père avec moi...»

C’est ainsi que Jean Houlmann partira pour Genève. Un crève-cœur pour lui de quitter sa terre, et pour ses parents, tristes de voir le seul de leurs six enfants capable de les aider financièrement s’en aller. En 1951, il adhère à la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH) et intègre la Maison Wenger à la rue de Lyon, où il restera six ans à fabriquer des boîtes et des bracelets pour les montres. C’est là qu’il vivra le moment le plus marquant de sa carrière professionnelle et militante: «Je me suis rendu en 1957 au Congrès de la FOMH à Schaffhouse et, en rentrant, j’ai été viré et le patron m’a séquestré mes outils pendant deux mois. Deux mois durant lesquels je n’ai pas pu travailler ailleurs.» Jean Houlmann fait appel au secrétaire syndical à l’époque, qui ne pourra hélas rien faire pour lui, mais qui finira par lui retrouver une nouvelle place de travail. «Je lui dois bien ça.»

Il briguera différents postes les années suivantes, notamment chez Chopard ou aux Ateliers Réunis, en tant que chef d’atelier. Il tentera de retourner dans sa région natale mais finira par revenir à Genève pour des raisons familiales. Et contre toute attente, il finira sa carrière dans les bureaux du Département de justice et police au Service des contraventions, de 1985 à 1996, par lassitude de son vrai métier et de ses conditions de travail.

Semainier syndical avec des timbres.
Le semainier syndical: un timbre pour cotisation hebdomadaire. © Thierry Porchet

 

De père en fils

«Malgré tout, j’ai toujours payé mes cotisations!», dit-il fièrement. «A l’époque, on se syndiquait par conviction, c’était une affaire de famille. Mon père a été syndiqué de ses 16 ans à ses 70 ans! Et puis nos conditions de travail et nos salaires étaient tellement misérables qu’on n’avait pas d’autre choix que de se syndiquer. Le recruteur venait toquer à la maison et on payait nos cotisations puis on collait nos timbres sur notre carnet d’adhésion.»

Il se rappelle de ses activités militantes. «On allait récolter des signatures, on allait à Berne pour des grandes manifs et on défilait toujours le 1er Mai. On était une bonne équipe, et il y avait une belle solidarité avec les collègues. Ma conviction a toujours été de me trouver aux côtés des ouvriers, même quand j’étais chef d’atelier. Il a fallu se serrer les coudes et ça n’a pas toujours été facile.» Très récemment encore, Jean Houlmann était sur les stands de récolte de signatures pour défendre les retraites et au Congrès d’Unia en tant que délégué. Et aujourd’hui, on peut toujours compter sur lui pour répondre présent aux assemblées. «Je continue à militer et à participer, et puis c’est aussi une excuse pour voir les copains», s’amuse Jean Houlmann.

Le conseil qu’il donnerait aux jeunes travailleurs et travailleuses? Se syndiquer! «Seul, on ne fait rien. Pour être défendu, il faut adhérer au syndicat.»

Une casquette Unia vieillie et usée posée sur les genoux de Jean Houlmann.
© Thierry Porchet