Temporaires sur les chantiers genevois: «Nous ne baisserons pas les bras»

Les représentants des trois syndicats.
© Eric Roset

Trois employés fixes, dix temporaires sur ce chantier public d’agrandissement de la station d'épuration de Villette. Les syndicats genevois de la construction ont tenu une conférence de presse vendredi pour dénoncer l’usage abusif du travail intérimaire. «Le travail temporaire, c’est l’esclavage des Temps modernes», a souligné José Sebastiao (au centre).

Si le recours de Swissstaffing est un nouveau coup dur, les syndicats attendent sereinement la décision de justice sur la limitation à 20% du recours aux intérimaires

A Genève, les syndicats Unia, Syna et Sit avaient donné rendez-vous aux médias vendredi dernier à l’entrée du chantier d’agrandissement de la station d'épuration de Villette. «C’est un chantier emblématique, financé par les deniers publics, où il n’y a que trois salariés fixes pour dix travailleurs temporaires», a déclaré José Sebastiao, secrétaire syndical d’Unia Genève. «Nous avons constaté, depuis sept ou huit ans, une explosion du travail temporaire, c’est devenu un véritable modèle d’affaires dans la construction, au point que les entreprises n’engagent pratiquement plus de fixes», explique, pour sa part, Thierry Horner, secrétaire syndical du Sit.

Après plusieurs dénonciations des syndicats, les partenaires sociaux et le Conseil d’Etat avaient pu trouver un accord visant à limiter le recours au travail intérimaire sur les chantiers publics. Le Règlement sur la passation des marchés publics avait été révisé en 2017 en ce sens. Mais Swissstaffing, la faîtière du travail temporaire, avait réussi à faire annuler le règlement l’année suivante par la Chambre constitutionnelle. A la suite de quoi, le gouvernement a compris qu’il valait mieux modifier la Loi autorisant le Conseil d’Etat à adhérer à l’Accord intercantonal sur les marchés publics. Le Grand Conseil a voté le 28 janvier dernier la modification de cette loi, qui fut promulguée le 25 mars. La nouvelle loi limite à 20% le recours aux intérimaires des entreprises employant plus de vingt salariés. Et elle encadre, par ailleurs, la sous-traitance, qui doit désormais obtenir l’accord de l’autorité adjudicatrice. Invoquant une violation de la liberté économique garantie par la Constitution fédérale, Swissstaffing a de nouveau déposé un recours auprès de la Chambre constitutionnelle. Le sort de la nouvelle règle est donc encore suspendu à une décision de justice. La Cour doit d’abord décider si elle accorde ou non l’effet suspensif.

Précarité et perte de droits

Les syndicats espèrent que les juges tiendront compte de l’aspect social du problème. «Les temporaires travaillent un, deux, trois, voire dix ans, sans poste fixe. Ce sont des années où, entre les courtes missions et les périodes de chômage, ils ont des trous irrécupérables dans leurs cotisations au 2e pilier et à la retraite anticipée», indique Thierry Horner. Les missions de moins de trois mois ne sont, en effet, pas couvertes par la LPP; quant à la retraite à 60 ans pour le gros œuvre, il faut, pour en bénéficier, avoir travaillé quinze ans durant les vingt dernières années et ne pas avoir été au chômage plus de deux ans les sept dernières. «Des travailleurs qui ont bossé 30 ans sur les chantiers peuvent perdre ainsi leur droit à la retraite.

Ils sont à tout bout de champ au chômage et doivent présenter chaque mois dix recherches d’emploi sous peine d’être sanctionnés par la caisse», indique Thierry Horner. «S’ils sont malades, ils ne touchent que 80% de leur salaire, contre 90% pour les fixes. Accidentés, ils peuvent être licenciés au bout de deux mois. Et ils n’ont pas le droit aux indemnités pour intempéries», poursuit Carlos Massas, secrétaire syndical de Syna Genève. «Vous pensez qu’avec la canicule, ils vont réclamer des pauses supplémentaires? S’ils le font, le lendemain ils ne sont plus là», complète José Sebastiao. «En cas d’incompatibilité d’humeur avec un contremaître, un fixe est déplacé, le tempo, lui, est renvoyé à la maison», souligne Carlos Massas. Les syndicalistes ajoutent encore les difficultés à suivre une formation, à louer un appartement, à souscrire un crédit à la consommation ou encore à faire venir les proches en Suisse au titre du regroupement familial.

«Nous attendons maintenant la décision du tribunal, même si elle devait être négative, nous ne baisserons pas les bras, promet José Sebastiao. Nous allons continuer à nous battre pour des règles contraignantes, car le travail temporaire, c’est l’esclavage des Temps modernes. La liberté économique ne doit pas primer sur tout.»

A l’issue de la conférence de presse, les trois syndicats se sont rendus sur un autre chantier où ils ont tenu une assemblée de mobilisation, invitant les travailleurs présents à se rendre en nombre à Zurich ce 25 juin pour défendre leurs revendications.