Cette ville où dansent le football et les jardins

Mes amis, vous avez ces temps-ci la Coupe du monde de football 2018, 21e édition de la compétition organisée par la FIFA, qui réunit les trente-deux meilleures sélections nationales en Russie. Et vous avez partout ces jours-ci, je veux dire autour du solstice d’été, la présentation au public d’innombrables jardins botaniques en Suisse – à Meyrin, par exemple, Porrentruy, Bâle, Genève ou Lausanne. Et vous avez d’ailleurs tout autant partout, de Romanshorn à Brissago si ce n’est d’Ardon à Delémont, des horticulteurs ou des paysagistes amateurs affairés sur leurs petits lopins d’humus pour y sarcler la bette ou la mélisse officinale.

Il n’y a rien de comparable entre le sport et le végétal, dirait-on, et pourtant l’un et l’autre sont une réponse chimérique au même désir émanant de nos villes. Le jardin en ville, c’est le désir que la mémoire des temps originels revienne s’établir au cœur du temps contemporain détaché du passé. Et le football en ville, c’est le désir que l’expérience de l’enfance aimant le jeu gratuit revienne investir l’univers mécanisé des adultes en état d’agression mutuelle permanente.

Le jardin en ville, c’est le désir que les cycles du temps originel reviennent modeler le temps contemporain fracassé par la vitesse. Et le football en ville, c’est le désir que les pratiques de l’artisanat collectif reviennent visiter les mécanismes de production concurrentielle qui muent chacun de nos congénères en adversaires à terrasser.

Le jardin en ville, c’est le désir que les notions de la naissance et de la mort consubstantielle au recommencement de la vie reviennent au cœur des interdits contemporains frappant les phénomènes de l’usure, de la fatigue, du découragement, de l’hésitation, de la dégradation et du vieillissement. Et le football en ville, c’est le désir qu’une cohérence d’action, de temps et d’espace conformes à l’échelle humaine revienne marquer nos actions pulvérisées, de notre temps figé par l’urgence, et de notre espace dilaté jusqu’aux dimensions de la planète.

Le jardin en ville, c’est le désir qu’un paysage de tracés souples revienne s’établir en diagonale des décors urbains criblés de rues rectilignes, de fenêtres quadrangulaires et de panneaux pictogrammés. Et le football en ville, c’est le désir que l’invention spontanée revienne bousculer nos modèles prévisionnels, nos organigrammes gestionnaires et nos hiérarchies impérieuses.

Le jardin en ville, c’est le désir que les pouvoirs de la vie reviennent infléchir les pouvoirs contrôleurs qui se tiennent en garnison dans leurs Hôtels de ville paternalistes et néanmoins percés de meurtrières. Et le football en ville, c’est le désir qu’une conscience librement consentie d’appartenance à la communauté revienne imprégner l’esprit des autistes que nous sommes fatalement devenus en notre qualité de salariés encadrés, de consommateurs formatés, de chômeurs exclus, de tourmentés solitaires ou de marginaux biodégradés.

Le jardin en ville, c’est le désir que les processus de la fructification reviennent visiter les processus professionnels contemporains où l’on ne perçoit guère les fins ultimes de sa propre action, ni l’intérêt général qu’elle sert. Et le football en ville, c’est le désir que le mouvement accompli salué sur les gradins du stade revienne animer nos labeurs quotidiens obscurs, anonymes et souvent méprisés.

Le jardin en ville, c’est le désir que le béton gris des décors urbains s’effondre en humus tendre et tiède où marcher à pieds nus. Et le football en ville, c’est le désir de nous amuser sur les prés d’autrefois, qui étaient verts au regard et sentaient la feuille écrasée.

Le jardin en ville, c’est le désir que les langages de la brise et du vent dans les feuillages déplient nos langages assassinés par l’utilitarisme anglomaniaque du secteur tertiaire de pointe ou de la consommation publicitarisée. Et le football en ville, c’est le désir que l’aptitude ancestrale de notre espèce à se constituer en groupes favorables à la compréhension mutuelle instantanée de leurs membres, revienne construire le brouhaha médiatique abracadabrantesque, la rumeur confuse au ras du trottoir, et la révérence moutonnière aux stars qui s’évaporent elles-mêmes aux confins de la nullité.

Ainsi de suite. Or la Coupe du monde de football 2018 s’achèvera le 15 juillet prochain, et les jardins s’ensommeilleront dans vingt semaines environ. Après quoi bonne chance, mes amis. Ne vous inquiétez pas à l’excès, pourtant. Il y aura du football et des jardins pour vous l’année prochaine, ou dans deux ans, ou dans cinq, ou dans dix. La ville est un conte de fées et la vie tout autant.