Agir face à la fracture sociale

Affichettes sur un mur "Et après?".
© Olivier Vogelsang

Incertitude, perte de revenus, détresse financière. Le développement du chômage, des réductions d’horaire de travail et des petits boulots précaires affectent une grande partie des travailleurs et des travailleuses en Suisse qui ont vu leurs revenus diminuer drastiquement. L’USS appelle à développer et à renforcer la sécurité sociale.

L’Union syndicale suisse tire la sonnette d’alarme: plus d’un demi-million de salariés sont au chômage ou au chômage partiel, avec une baisse d’au moins 20% de leur revenu. Les écarts se creusent et les emplois précaires se multiplient. La faîtière revendique plus de sécurité sociale et de solidarité

Pour de nombreux salariés, la crise du Covid-19 a eu des effets délétères. Les syndicats tirent la sonnette d’alarme: le chômage et le sous-emploi ont pris l’ascenseur, les écarts de revenus se sont creusés et les jobs précaires se sont multipliés.

«Notre pays connaît un sous-emploi massif, a déclaré Pierre-Yves Maillard, le président de l’Union syndicale suisse (USS), lors d’une conférence de presse donnée la semaine dernière. Un nombre record de salariés dépendent de l’assurance chômage et du chômage partiel.» Aux 100000 chômeurs s’ajoutent en effet 450000 salariés en réduction de l’horaire de travail (RHT). «Ce demi-million de salariés doivent vivre avec au moins 20% de perte de revenu depuis des mois. A cette population, il faut ajouter les indépendants, dont le revenu est plafonné par l’assurance perte de gain, et les jeunes, qui ont perdu les petits jobs d’appoint et la possibilité de trouver des stages ou un premier emploi.» Selon une estimation de l’USS, les tranches de revenus les plus modestes, jusqu’à 4000 francs brut par mois, perdent en moyenne environ 300 francs tous les mois. Alors que les classes de salaire supérieures à 10000 francs ont, par contre, entre 300 à 400 francs de plus. «Avec un salaire brut de 4000 francs, les vendeuses et les vendeurs au chômage partiel n’ont que 2500 francs net pour vivre, soit beaucoup trop peu», souligne Vania Alleva, la présidente d’Unia. «Il y a un vrai problème de sous-emploi, de chômage et de baisse de revenus dans notre pays», insiste Pierre-Yves Maillard. Et les perspectives pour les mois à venir sont préoccupantes. «Aucune reprise notable n’est en vue sur le marché du travail», met en garde l’économiste en chef de l’USS, Daniel Lampart.

Emplois précaires

La situation économique et sociale inquiète l’USS sur un second aspect. Dans plusieurs secteurs, l’activité perturbée par les fermetures s’est redéployée en s’appuyant sur des emplois précaires. C’est le cas dans la restauration, où l’on assiste à un boom des livraisons à domicile par des coursiers. «Ces personnes sont souvent mal payées, ont des horaires de travail aléatoires et une mauvaise couverture sociale. De formation, il n’en est même pas question. C’est très différent de l’exploitation habituelle des restaurants, où une CCT veille à de meilleures conditions de travail avec des salaires minimaux, une réglementation du temps de travail, des prestations sociales et des mesures de formation», explique Daniel Lampart.

Dans la vente aussi, les achats se sont déplacés sur internet. «Les plateformes étrangères de vente en ligne Zalando ou Amazon, avec leurs salaires souvent en dessous de 15 francs l’heure, ont pu continuer d’élargir leurs parts de marché. Les plateformes suisses offrent des salaires un peu plus élevés. Mais il n’y a en général pas de CCT et régulièrement des employés déposent plainte pour de mauvaises conditions de travail. En outre, elles comptent nettement plus d’emplois temporaires, que ce soit les entreprises de livraison de colis ou les grandes entreprises comme Galaxus», constate l’économiste. «Bien des vendeuses de mode ont été contraintes, comme nous l’ont confié des intéressées, de faire de la manutention pour la vente en ligne», explique, pour sa part, Vania Alleva, ajoutant: «Les travaux d’emballage s’effectuent d’ordinaire dans un sous-sol exigu, sans mesures de protection ni lumière du jour, par équipes et sans pause, dans un climat de stress permanent. Avec souvent la perspective de poursuivre le même genre d’activité au-delà du confinement.»

Pour plus de sécurité sociale

«Après avoir lutté contre la pandémie, nous devons nous battre pour plus de sécurité sociale», résume Pierre-Yves Maillard. L’USS exige un salaire minimal de 22 francs l’heure, des conditions de travail réglementées et des CCT de force obligatoire y compris pour les nouveaux emplois créés dans les services; la restitution à la population des quelque 5 milliards de francs de réserves excédentaires issues des primes maladie pour renforcer le pouvoir d’achat et stimuler l’économie nationale; le renoncement à tout programme d’austérité afin que le chômage n’augmente pas encore davantage; des garanties d’emploi dans les entreprises, ainsi qu’un soutien aux jeunes en fin de formation dans leur recherche d’un futur emploi. Le président de la faîtière syndicale invite aussi la Confédération, les cantons et les organisations patronales à s’engager afin que «tous les jeunes du pays aient à la rentrée 2021 une formation ou un premier emploi. C’est le retour de solidarité que nous devons à cette génération qui a accepté de lourds sacrifices pendant cette crise et dont nous aurons besoin de toutes les forces et les qualifications pour affronter les défis démographiques et environnementaux.» Au programme de l’USS, Vania Alleva ajoute une meilleure couverture des plus bas salaires en RHT. «Unia revendique depuis le début de la pandémie qu’en cas de chômage partiel, la perte de gain soit indemnisée à 100% pour les salaires jusqu’à 5000 francs net.»

«Ce qui fera la différence, c’est que les Etats comprennent, partout, et aussi en Suisse, que leur rôle ne s’arrêtera pas au moment où la pandémie entamera une vraie décrue, conclut Pierre-Yves Maillard. Comme après la Seconde Guerre mondiale, il est temps d’ouvrir une nouvelle ère de sécurité sociale et de partage des fruits de la croissance.»