Au cinéma en octobre

Image tirée du film La Fracture.
© Carole Bethuel

"La Fracture" de Catherine Corsini, "Padrenostro" de Claudio Noce et "L'homme qui a vendu sa peau" de Kaouther Ben Hania sont à découvrir dans les salles obscures


Des bobos dans le monde hospitalier

Revenant sur les manifestations des Gilets jaunes en 2018, la réalisatrice française Catherine Corsini propose, avec La Fracture, un huis clos au sein d’un service d’urgences. Une fiction tragi-comique au rythme effréné qui vient mettre le doigt sur la fracture sociale au sein de notre société

Image tirée du film.

 

Raf et Julie forment un couple de bobos parisiennes aisées, au bord de la rupture. A la suite d’une mauvaise chute de Raf, elles se retrouvent dans un service d’urgences le soir d’une manifestation de Gilets jaunes. L’hôpital est au bord de l’asphyxie et de nouveaux blessés, victimes de violences policières, débarquent d’heure en heure. Les deux femmes font alors la connaissance de Kim – une jeune infirmière – et de Yann – un chauffeur routier pugnace, Gilet jaune et grièvement blessé à la jambe. La rencontre entre ces quatre protagonistes que tout oppose va rapidement faire voler en éclats les préjugés et les certitudes de chacun. Mais, à l’extérieur, le chaos s’installe: Julie est sans nouvelles de son fils parti manifester; l’établissement se voit contraint de fermer ses portes; la tension monte entre les blessés; le personnel est débordé et manque de tout… La nuit dans le service sera longue.

C’est à la suite d’une soirée aux urgences, en décembre 2018, avec de nombreux Gilets jaunes blessés, que la réalisatrice Catherine Corsini a décidé d’en faire le sujet de son nouveau film. Partant d’une situation a priori dramatique, la cinéaste a fait le choix original et astucieux d’adopter un ton résolument burlesque et sarcastique. Le résultat, aussi bouleversant qu’hilarant, en est un vaudeville tragi-comique déchaîné à travers les couloirs d’un hôpital. Avec un humour notamment incarné par le couple de quinquagénaires que forment les comédiennes Valeria Bruni Tedeschi et Marina Foïs. Un duo déjanté, tumultueux et insolent – «Vous n’êtes par un martyre», lâchent-elles à un Gilet jaune blessé – et qui vient aussi souligner les propres contradictions de bobo privilégiée de la réalisatrice: «Je voulais me moquer, à travers ce couple, d’une génération qui a été engagée, a cru à la révolution, mais qui, aujourd’hui, trouve que c’est quand même un peu trop violent.»

Ni respectés, ni écoutés

Face aux deux femmes, les personnages de Kim et de Yann se font les porte-voix d’une classe laborieuse en colère que l’on refuse de voir et d’entendre. Alors que l’infirmière enchaîne sa sixième nuit de garde dans un bâtiment qui tombe en morceaux, elle lance, épuisée: «Si tout le monde s’en va, ils vont peut-être enfin comprendre que quelque chose ne va pas.» Quant au jeune routier, il trime pour un salaire de misère et est contraint de vivre chez ses parents. Blessé, il semble d’ailleurs préférer perdre sa jambe que son job. «Notre colère à nous n’est pas légitime pour Macron», se désespère-t-il.

Grâce à un discours cocasse, mais profondément engagé politiquement et socialement, Catherine Corsini vient ainsi mettre à mal l’idée simpliste et volontiers colportée par le gouvernement et les médias français que les Gilets jaunes n’étaient que des fachos. «Ils étaient là par conviction pour exprimer des revendications extrêmement solides et légitimes, souligne la cinéaste. Leur demande de justice sociale était profonde et nourrie de l’angoisse face à un monde qui nous échappe. […] Ces mouvements expriment un sentiment populaire qui peut parfois paraître populiste, mais qui est juste l’expression d’une injustice et d’une violence à sentir qu’on n’est ni respecté, ni écouté.» Un message à méditer lorsque la grogne sociale se manifeste…

La Fracture, de Catherine Corsini, sortie en Suisse romande le 27 octobre.


Un enfant dans le monde des adultes

Le réalisateur italien Claudio Noce se penche, dans Padrenostro, sur les années de plomb et les actes terroristes des Noyaux armés prolétaires. Récit autobiographique d’une histoire de famille et d’amitié à travers les yeux d’un jeune garçon

Image tirée du film.

 

Rome, 1976. Valerio a 10 ans et une imagination débordante. Mais sa vie d’enfant se trouve bouleversée le jour où, avec sa mère, il est témoin d’un attentat visant son père Alfonso. Une fusillade menée par les Noyaux armés prolétaires (NAP) et qui fera deux victimes. Parmi elles, un des auteurs, qui mourra sous les yeux de l’enfant. La peur et un sentiment de vulnérabilité conditionnent dès lors la vie de cette famille bourgeoise. C’est alors que Valerio fait la connaissance de Christian, un adolescent tombé de nulle part, solitaire, rebelle et effronté. Une rencontre qui, le temps d’un été, va transformer à jamais leur vie. Mais Christian existe-t-il vraiment? Ou bien n’est-il que le fruit de l’imagination de Valerio?

Primé au récent Festival de Venise, Padrenostro se présente en grande partie comme autobiographique: «En décembre 1976, explique le cinéaste italien Claudio Noce, lorsque mon père a été la cible d’un attentat, j'avais 2 ans. Assez âgé pour comprendre la peur, trop jeune pour comprendre que cette peur allait vivre en moi pendant longtemps.» Ce père qui est alors responsable de la lutte antiterroriste du Lazio survivra à cette attaque des NAP – une organisation terroriste d’extrême gauche active au milieu des années 1970 dans l’Italie méridionale. C’est donc une histoire personnelle que le cinéaste a décidé de (re)mettre en scène avec toutes les difficultés que cela implique: «La scène que ma famille avait essayé d'oublier pendant plus de 40 ans a ainsi dû être reconstituée en détail.»

La force de l’amitié

Mais si le film puise son inspiration dans ce fait autobiographique et dans le contexte social italien, le ton du récit est bel et bien universel et intemporel. Relation père-fils, regard d’un enfant sur le monde des adultes ou encore force de l’amitié, sont autant de thématiques développées dans le long métrage. Le tout évoluant dans cette atmosphère «enfumée» des années de plomb rendue de manière très convaincante par des images granuleuses, des décors et des costumes soignés.

Retracé à travers les yeux de Valerio, le scénario se construit intelligemment de manière fragmentée. Le garçon étant volontairement maintenu dans une semi-ignorance par les adultes qui lui interdisent l’accès aux médias pour, pensent-ils, le protéger. Une méconnaissance et des bribes de conversations saisies au vol qui ne font qu’accentuer ses angoisses. «Durant des années, j’ai senti la peur monter, de jour comme de nuit, en écoutant les adultes répéter cette menace comme un mantra», explique à ce propos Claudio Noce.

Finalement, grâce à l’interprétation convaincante du jeune duo de comédiens, le film se transforme en une magnifique histoire d’amitié. Et vient ainsi mettre le doigt sur l’importance et la force de ce sentiment pour surmonter les épreuves et reprendre goût à la vie.

Padrenostro, de Claudio Noce, sortie en Suisse romande le 20 octobre.


Un migrant dans le monde de l’art

Avec L’homme qui a vendu sa peau, la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania raconte l’histoire d’un Syrien qui n’hésite pas à devenir une œuvre d’art pour rejoindre l’Europe. Une satire qui confronte deux mondes antinomiques: l’art contemporain et l’exil des réfugiés

Image tirée du film.

 

Sam et Abeer sont follement amoureux. Mais à Raqqa en 2011, alors que la guerre civile fait rage en Syrie, rien n’est simple. Lorsque le jeune homme affiche son amour et sa soif de liberté de manière un peu trop enthousiaste, il termine en prison, soupçonné de terrorisme. Réussissant à fuir vers le Liban, Sam se retrouve ouvrier dans une usine de poussins. De son côté, Abeer, restée en Syrie, accepte d’épouser sans trop de résistance un diplomate en poste à Bruxelles. Un mariage qui lui permet d’échapper à la violence de son pays. L’apprenant, Sam est anéanti et ne souhaite qu’une chose: quitter le Liban pour rejoindre sa bien-aimée en Belgique. Alors qu’il joue les pique-assiettes lors d’un vernissage à Beyrouth, il fait la connaissance de Jeffrey Godefroy, l’artiste contemporain le mieux coté, mondialement connu, mais très controversé. Ce dernier propose au jeune Syrien de l’aider en tatouant son dos d’une large fresque représentant un visa Schengen. Devenu œuvre d’art, Sam peut ainsi obtenir les papiers nécessaires pour rejoindre Bruxelles sous la conduite de son «propriétaire» auquel il est désormais lié par contrat. Dans un univers de luxe et de richesse, le jeune homme est désormais exposé, photographié, critiqué, estimé et vendu comme une vulgaire marchandise. Privé de sa liberté, Sam parviendra-t-il à reconquérir Abeer?

Etre né du bon côté

C’est en découvrant le «Tim» de l’artiste Wim Delvoye – un homme tatoué dans le dos par ce plasticien belge en 2008 – que l’idée de L’homme qui a vendu sa peau est née dans la tête de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania. L’actualité syrienne des années 2010 a complété son histoire pour faire cohabiter dans son long métrage deux univers très différents: «Ce film, explique-t-elle, est la rencontre entre deux mondes qui m’interpellent: le monde de l’art et le monde des réfugiés. D’une part, nous avons un monde établi, élitiste, où la liberté est le maître-mot et, d’autre part, nous avons un monde de survie où l’absence de choix est la préoccupation quotidienne.» La cinéaste met ainsi le doigt sur l’inégalité fondamentale de notre planète: «Nous vivons dans un monde où les gens ne sont pas égaux. Malgré tous les discours sur l’égalité et les droits de l’homme, […] il existe inévitablement deux types de personnes: les privilégiés et les damnés.» «Vous êtes né du bon côté», lance d’ailleurs Sam à l’artiste Godefroy, bien conscient de l’injustice qui les sépare. Faisant preuve d’un humour noir redoutable – «Œuvre en cours de restauration», peut-on lire par exemple sur le cartel du musée lorsque Sam doit soigner un bouton dans le dos – le film flirte entre le drame, la romance et la satire. Une satire de notre société de consommation qui vient rappeler, par la voix du personnage de l’artiste, que, dans notre monde capitaliste, «les marchandises circulent plus facilement que les êtres humains».

L’homme qui a vendu sa peau, de Kaouther Ben Hania, sortie en Suisse romande le 20 octobre.