Briques à boisson, les maltraitées du recyclage

Une personne dépose des briques à boisson dans la remorque de recyclage.
© Thierry Porchet

La remorque a stationné une semaine à Vevey, seule étape romande de la tournée menée par l’Association pour le recyclage des briques à boisson.

Avec près de 730 kilos de déchets par habitant, la Suisse produit chaque année deux fois plus d’ordures que la moyenne mondiale. Seule la moitié est recyclée, et pas les briques à boisson. Une tournée de sensibilisation et de collecte de ces emballages s’est achevée à Vevey le mois dernier

Il n’y avait pas foule à Vevey pour venir déposer ses briques à boisson dans la remorque colorée, place Etienne-Ronjat. Mais c’est peut-être parce qu’on est venus le premier jour. Cette remorque, stationnée là pendant une semaine, était décorée aux couleurs d’une tournée organisée d’avril à juin par l’Association pour le recyclage des briques à boisson (ARBB, voir encadré). Vevey était la seule étape romande. «Ce serait bien qu’on puisse jeter les briques à boisson ailleurs que dans les sacs-poubelles taxés!» s’exclame Jean-Luc Charpentier, trentenaire veveysan, un passant curieux mais sans brique sous le bras, qui s’étonne qu’un tel système de collecte ne soit pas déjà mis en place dans les centres commerciaux.

Au cours des huit étapes dans tout le pays, l’association affirme avoir collecté un total de 45462 briques à boisson. Soit 1,8 tonne de déchets qui, au lieu de finir dans les ordures ménagères incinérées, ont été «valorisés». Du moins la fibre de cellulose, qui constitue 75% de ces emballages. Une fois séparée des autres matériaux – 21% de polyéthylène (PE) et 4% d’alu – et lavée, la fibre peut être réutilisée par l’industrie du carton. Le PE et l’alu ont été employés comme combustibles. Le volume collecté par l’ARBB reste cependant modeste, au regard des 20000 tonnes de briques à boisson vendues chaque année en Suisse.

Recyclage… en Allemagne

Toutefois, «notre bilan ne se mesure pas qu’en termes de kilos, mais aussi de sensibilisation de la population», souligne Josef Meyer, le directeur de l’ARBB. Depuis 2008, l’association affirme avoir mis sur pied plus de 100 points de collecte à travers le pays et propose une carte pour en trouver un proche de chez soi. La Suisse romande n’en compte que quatre (Payerne, Avenches, Oleyres, Donatyre).

Seul hic: les briques collectées sont actuellement recyclées… en Allemagne. «Une société de la région de Winterthour s’était équipée pour traiter ce genre de déchets, mais elle a dû arrêter ses machines faute de volume suffisant», explique Joel Keller, de Keller Recycling, partenaire logistique de la tournée. Alors que notre pays se veut à la pointe du recyclage et que les solutions techniques existent, le directeur de l’ARBB estime que «ce qui manque, ce sont les débouchés: il n’y a plus qu’une usine à papier en Suisse capable de transformer cette fibre de cellulose en carton.»

Taxe sur l’emballage

Les fabricants de briques à boisson veulent une taxe anticipée sur l’emballage. Pour le PET et l’alu, la Suisse l’a instaurée dès 1986 via l’Ordonnance fédérale sur les emballages pour boissons. Celle-ci exige que la filière atteigne 75% de recyclage, sur le modèle du verre. Le coût du recyclage est supporté sur la base du pollueur-payeur. Ce n’est pas le producteur des emballages qui est considéré comme le pollueur, mais le consommateur final. C’est lui qui paie la taxe de recyclage, prélevée sur les bouteilles en PET et les canettes en alu qu’il achète.

Il est assez logique que l’ARBB milite pour ce modèle-là pour les briques à boisson: l’association a été créée par des industriels, notamment TetraPak, dont Josef Meyer est par ailleurs directeur commercial. Selon lui, consommatrices et consommateurs n’y perdront pas: «A ce jour, ils doivent les jeter dans des sacs à ordures ménagères. Dans un tel sac, taxé 1 franc, on peut mettre 35 briques à boisson. Soit un coût de 3 centimes par brique jetée. Sur la base du projet pilote avec Aldi (voir encadré), on a calculé que le montant de la taxe sur l’emballage serait de 1,5 à 2 centimes par brique. La même chose que pour le PET. Le consommateur payerait donc moins qu’aujourd’hui.»

Intérieur de la remoque de recyclage.
Au cours des huit étapes dans tout le pays, l’association a collecté un total de 45462 briques à boisson. Soit 1,8 tonne de déchets qui, au lieu de finir dans les ordures ménagères incinérées, ont été «valorisés». © Thierry Porchet

 

Plutôt réduire les déchets

Jasmine Voide est responsable pour la Suisse romande de Swiss Recycling, la faîtière des entreprises qui recyclent les matériaux sur lesquels une taxe est prélevée (PET, alu, piles, etc.). Alors que les briques à boisson continuent de gonfler le volume des déchets ménagers, elle observe que leur recyclage n’est pas une priorité… ni une urgence. Du fait notamment de leur fabrication, à base de matériaux renouvelables, «leur recyclage ne présente pas un très grand avantage, car le bilan écologique des briques à boisson, même non recyclées, est bien meilleur que celui des autres emballages. En effet, la collecte, le transport et le recyclage ont un coût énergétique non négligeable.»

Selon Swiss Recycling, la priorité est surtout de réduire les déchets produits en Suisse: près de 730 kilos de déchets par an par habitant, soit deux fois plus de déchets que la moyenne mondiale. Or, seuls 55% sont recyclés, détaille Jasmine Voide. Elle renvoie la balle aux consommateurs. «On a encore trop de gaspillage alimentaire, de déchets électriques et électroniques…» Mais en matière d’emballages, pourquoi ne pas favoriser la bonne vieille consigne, qui permet de réutiliser le même contenant? Jasmine Voide estime que «les bouteilles en verre sont désormais trop individualisées pour que la collecte fonctionne à l’échelle nationale. Et surtout, le consommateur veut tout, tout de suite. Le problème concerne tout le monde, consommateurs et industriels.»

Greenwashing?

Du côté des industriels, cette tournée en faveur du recyclage, organisée par des fabricants d’emballages, n’est-ce pas un peu du greenwashing? Le directeur de l’association et cadre dirigeant chez TetraPak s’en défend. «On cherche déjà à réduire notre impact CO2, en réduisant le poids de nos emballages et les distances parcourues. TetraPak cherche l’équilibre entre les économies d’échelle et la possibilité de produire aussi localement que possible. Nos briques à boisson sont transportées sous forme de rouleaux, dépliées sur le lieu où elles sont remplies. Donc tout le volume de transport est utilisé», détaille Josef Meyer.

Rôle des communes

Alors que l’ARBB est active à Berne, l’action de Swiss Recycling se situe «surtout au niveau des communes. C’est là que tout se joue en matière de collecte et de recyclage», explique Jasmine Voide. A la commune de Vevey, dernière étape de la tournée, on n’était pourtant pas au courant de l’opération. L’ARBB n’avait pas contacté les élus. S’il reste encore du chemin avant un recyclage systématique, Josef Meyer y croit: «D’ici à deux ou trois ans, on y parviendra.»

Mais une fois recyclée, la brique à boisson deviendra-t-elle un emballage optimal? Cette question renvoie au modèle de l’industrie de l’emballage, qui repose sur la production de masse pour l’industrie agro-alimentaire. Est-on certains qu’un tel modèle est compatible avec des impératifs écologiques d’aujourd’hui?

Une association fondée par les industriels

L’Association pour le recyclage des briques à boisson (ARBB), organisatrice de la tournée qui s’est achevée à Vevey, a été fondée en 2008 par les industriels de l’emballage TetraPak, Sig Combibloc et Elopak systems. Des représentants de ces entreprises sont membres du directoire de l’association, dirigée par un cadre de TetraPak, Josef Meyer qui affirme être «en discussion avec l’OFEV et avec la Sous-Commission Economie circulaire du National. On a besoin d’un soutien politique pour poser un cadre (donc instaurer une taxe, ndlr), comme pour le PET. Mais on n’a pas besoin d’une loi pour nous dire comment on doit s’organiser. C’est à l’industrie de gérer les modalités du recyclage des briques à boisson.» Surtout active en Suisse alémanique, l’ARBB est soutenue par la chanteuse Anna Rossinelli. La Bâloise, qui a représenté la Suisse au concours Eurovision de la chanson en 2011, est ambassadrice de l’association. 


Une collecte victime de son succès

Pendant trois ans, Aldi Suisse s’est lancé dans la collecte des briques à boisson, en vue de leur recyclage en Suisse. La collecte se faisait dans les mêmes bacs que les bouteilles en PET, les deux étant séparés dans une «nouvelle installation de tri suisse moderne», détaille par écrit la porte-parole Manon Schmutz, qui affirme que la totalité des fibres de cellulose (soit 75% d’un emballage d’une brique à boisson) a été recyclée en Suisse et réinjectée dans la filière de production de cartons.
Le détaillant, victime de son succès, a arrêté les frais en 2019. Quelque 70% des briques à boisson provenaient d’autres enseignes. «Nous n’étions plus en mesure de traiter un tel volume avec le système logistique existant, explique Marion Schmutz. On a dû organiser des tournées exceptionnelles pour acheminer ces emballages vides. Outre le problème du coût, cela réduisait le bénéfice environnemental du système.» Le détaillant regrette d’ailleurs que «malgré la faisabilité technique existante, aucun autre acteur du marché n’a voulu se joindre à nous.» 


La motion Dobler

Déposée en juin 2020 et adoptée par le National, la motion du conseiller national Marcel Dobler (PLR/SG) demande au Conseil fédéral de «doper le recyclage du plastique». Actuellement, 11% des déchets plastiques seulement sont recyclés. Il serait possible d’en recycler 31%, affirme le texte de la motion. A ce jour, pour les besoins de son industrie, la Suisse doit importer des déchets plastiques recyclés par d’autres pays… Cette motion s’inscrit dans la logique d’une économie circulaire et concerne tous les plastiques (y compris le PE, qui constitue 21% des briques à boisson).