La parole aux jeunes

Le 3 mars, la population votera sur l’initiative des Jeunes PLR «Pour une prévoyance sûre et pérenne» visant à repousser l’âge de la retraite à 66 ans et plus et sur une 13e rente AVS. Des travailleurs et travailleuses s’expriment sur les deux objets

Frank

«On devra travailler jusqu’à la mort?»

Franck, 21 ans, apprenti dessinateur en bâtiment, Vevey

«Si l’allongement automatique de l’âge de la retraite passe, il va y avoir des grèves sur les chantiers, puis dans les nettoyages, la santé. Les gens n’en peuvent déjà plus à 50 ou 60 ans. La retraite ne doit pas être la même pour tous les métiers. Certains sont plus durs que d’autres. Même le travail de bureau est difficile, toute la journée assis peut engendrer des problèmes de santé. Il y a aussi les burn-out.» Apprenti, Franck connaît déjà bien le monde du travail, lui qui complète sa paie avec des extras dans un restaurant. «Un maçon qui a bossé 40 ans sur les chantiers a droit à un repos pour service rendu. Si l’initiative des Jeunes PLR est acceptée, on aura quoi? On devra travailler jusqu’à la mort? Je ne connais personne prêt à bosser jusqu’à son dernier souffle. Beaucoup de jeunes souhaitent arrêter tôt, vers les 40 ou 50 ans. Pour ceux qui n’ont pas choisi leur métier, parce qu’ils doivent financer leur vie, manger, se loger, c’est inconcevable d’aller à plus de 65 ans.» Frank explique qu’il a eu de la chance: «J’ai pu faire le gymnase, puis trouver une profession que j’aime. C’est un des rares métiers où on peut exercer toute une vie par plaisir.» Le jeune homme compte évoluer, peut-être devenir architecte. Et ne craint pas pour sa retraite: «Je pense que je travaillerai longtemps dans ce domaine. Grâce à mon métier, je pourrai aider, en construisant des logements en Afrique, d’où je viens. Là-bas, les belles maisons sont pour les riches, les pauvres vivent dans les bidonvilles. J’aimerais donner une vie décente à ceux qui n’ont pas d’argent. Si j’arrive à faire ça, je prendrai ma retraite tranquille.» Le jeune homme commente aussi un argument xénophobe du comité d’initiative prétendant que la hausse de l’âge de la retraite réduira l’immigration. «C’est totalement nul. Les étrangers permettent de combler le départ des qualifiés qui ne peuvent plus exercer leur métier. Et s’il n’y a plus assez de personnes pour payer l’AVS, c’est de l’exploitation qu’on aura!» Franck regrette de ne pas pouvoir voter le 3 mars. Il soutient néanmoins la 13e rente: «Passer d’un salaire permettant de subvenir à ses besoins à un mode de survie, ce n’est pas normal. Il faut cette 13e rente, quitte à prendre un peu sur nos salaires. Au début, on fera la grimace, mais au final, on sera tous contents.»

Propos recueillis par Sylviane Herranz / Photo Thierry Porchet


Maria Sisto

«Il faut se battre maintenant!»

Maria Sisto, 33 ans, développeuse logiciel, conseillère communale Fourmi Rouge, Renens

«Augmenter l’âge de la retraite à 66 ans et plus? Cela n’a aucun sens! Je voterai Non. Actuellement, beaucoup de personnes proches de la retraite peinent à trouver du travail.» Maria Sisto a les idées claires. Mais n’a-t-elle pas des inquiétudes pour sa propre retraite? «Si on ne se bat pas maintenant, l'AVS sera réduite à une peau de chagrin d'ici à ce que ma génération y arrive, alors qu'elle craint déjà de ne pas y parvenir au vu de la situation géopolitique et climatique actuelle. D’où l’importance de lutter aujourd’hui!»

La jeune femme fustige l’idée de calquer l’âge de la retraite sur l’espérance de vie moyenne. «Il y a des gens qui vivent très longtemps et d’autres qui n’arrivent même pas à la retraite à cause de leur travail. Mon papa travaillait dans une entreprise de ferblanterie, couverture et installation sanitaire. Il est un des seuls encore en vie parmi tous ceux partis en même temps que lui. Beaucoup de ses collègues sont morts quelques années après la retraite, atteints dans leur santé par les poussières, les émanations plastiques et les conséquences des accidents de travail.»

L’automatisme prévu pour le relèvement de l’âge de la retraite l’énerve aussi. «C’est insidieux que ce soit modifié sans qu’on ait le droit de dire quoi que ce soit. On nous parle de transparence, mais c’est de l’antitransparence. Les gens ont déjà de la peine à comprendre le système actuel.»

Et que pense-t-elle du manque d’argent pour l’AVS? «C'est un mensonge diffusé par les opposants au système solidaire de l'AVS, où les cotisations ne sont pas plafonnées, mais les rentes oui. Depuis que cette assurance sociale a été instaurée, on dit qu’elle va couler, alors qu'en vérité, l’AVS fait des bénéfices!» Et Maria Sisto de plaider pour le Oui à la 13e rente: «Il ne s'agit plus d'avenir, mais de donner tout de suite une amélioration aux rentiers actuels, c'est un vrai impact sur leur vie. Dire non, c'est égoïste!»

Propos recueillis par Sylviane Herranz / Photo Olivier Vogelsang


Sylvie

«Aucun employeur n’engage une personne de 60 ans»

Sylvie Barth, employée à l’intendance et au nettoyage dans le secteur des soins, 27 ans, Le Brassus

«Comment pourrions-nous profiter de notre retraite si on lie l’âge de départ à l’espérance de vie?» Pour Sylvie Barth, 27 ans, il est hors de question de soutenir l’initiative des Jeunes PLR. Travaillant dans l’intendance et le nettoyage dans des EMS et des hôpitaux, elle juge la proposition inacceptable et trompeuse dans son libellé. «La formulation manque de transparence et porte volontairement à confusion. Il s’agit bien de nous faire trimer jusqu’à 66 ans, 67 ans et plus», s’indigne-t-elle, dénonçant en particulier le poids d’une telle réforme si elle était acceptée dans des secteurs particulièrement pénibles comme dans la construction, où il est possible de prendre une retraite anticipée. «Je pense à la fatigue physique éprouvée par les maçons, mais aussi, dans des métiers précaires, à l’impact d’un tel projet et de l’épuisement qui va avec.» La jeune femme note que, déjà dans son domaine, en particulier dans le nettoyage, la cadence est soutenue. «Quand il manque des collègues comme actuellement, on est obligé de tirer sur la corde. Et puis, quand on arrive à la soixantaine, on n’a plus le même rythme. Les travailleurs âgés qui perdent leur travail n’en retrouveront plus. Aucun employeur ne les engagera.» Sylvie Barth ne croit pas que les caisses de l’AVS sont bientôt vides, comme arguent les partisans de la réforme. «Un bénéfice de 3,5 milliards est annoncé d’ici à 2026. C’est de la désinformation pour faire peur aux gens et influer sur le vote. Et il y aura toujours des travailleurs pour cotiser.» En ce qui concerne la 13e rente AVS, la travailleuse, solidaire du sort des aînés, est clairement pour. «Les retraités les plus précaires ont particulièrement besoin de ce montant supplémentaire, d’autant plus à cause du renchérissement du coût de la vie. Imaginez: des Suisses doivent quitter leur pays et s’installer à l’étranger, car ils n’arrivent pas à vivre avec leur maigre rente. C’est grave quand même.» Sylvie Barth note encore que le Portugal, bien que nettement moins riche que la Suisse, se montre clairement plus généreux: «Les aînés touchent une 13e et une 14e rentes. Qu’on ne vienne pas nous dire que nous n’en avons pas les moyens.»

Propos recueillis par Sonya Mermoud


David

«Les auteurs de ce projet travaillent dans des bureaux»

David, 27 ans, chauffeur de camion, Montreux

Aucune hésitation pour David. Le jeune homme de 27 ans s’oppose catégoriquement à un relèvement de l’âge de la retraite. «Ceux qui ont fait ce projet travaillent leur vie durant dans des bureaux. Ils ne savent pas ce que c’est que d’être dehors, par tous les temps, et d’accumuler les heures de boulot», note ce chauffeur de camion, qui partage son travail entre la conduite et le chargement et le déchargement de matériel, essentiellement de chantier, effectuant en moyenne pas moins de 60 heures par semaine. «En été, je commence entre 5h et 6h, et je bosse jusqu’à 20h. J’ai des collègues de 58, 60 ans. Ils sont usés. Par la fatigue physique. Par le stress. Il y a aussi dans ce métier davantage de risques d’accident, qui se multiplieront encore si on prolonge la durée de la vie professionnelle.» David souligne également la difficulté pour les salariés âgés qui se retrouvent au chômage de décrocher un nouveau job. «Je connais un chauffeur de 58 ans. Il est sans emploi depuis plus d’un an. Bien qu’on engage dans le domaine, il ne trouve rien. Personne ne veut embaucher des vieux. Il faudrait inscrire dans la loi l’interdiction de licencier des travailleurs âgés», ajoute-t-il, précisant que, ayant par le passé travaillé pour des entreprises soumises à la Convention nationale de la construction, il a cotisé à la retraite anticipée. Et envisage aujourd’hui de changer d’employeur pour un lui offrant de nouveau cette possibilité et de meilleures conditions de travail. Le chauffeur s’indigne encore de la proposition des Jeunes PLR en pensant aux femmes. «C’est franchement malhonnête à leur égard. On n’aurait déjà pas dû accepter qu’elles doivent bosser jusqu’à 65 ans.» En ce qui concerne le financement de l’AVS, David estime «qu’il y a de l’argent, que nous vivons dans un pays riche, qu’une juste redistribution des richesses est indispensable, mais que certains ont les poches cousues». «Je suis inquiet pour ma retraite. Aujourd’hui, je paie pour mes parents et mes grands-parents, mais je n’ai pas de garantie de toucher l’AVS à mon tour.» Un commentaire qui ne remet pas en question la solidarité jugée nécessaire entre les générations. «Je voterai Oui à une 13e rente AVS. Quand on voit la misère de certaines personnes qui ont pourtant trimé toute leur vie...»

Propos recueillis par Sonya Mermoud / Photo Thierry Porchet