«Le mouvement syndical a besoin de se renouveler»

Alexandre Porret, lors de la remise du Prix du meilleur mémoire par Giorgio Tuti, président du SEV.
© Lucas Dubuis

Alexandre Porret, lors de la remise du Prix du meilleur mémoire par Giorgio Tuti, président du SEV.

Alexandre Porret, secrétaire syndical d’Unia Neuchâtel, a reçu le prix du mémoire le plus original réalisé pour son brevet fédéral. Il propose d’intégrer le digital dans le travail de terrain

Lors de l’assemblée des délégués de l’Union syndicale suisse (USS) du 6 mai, huit secrétaires syndicaux ont reçu leur brevet fédéral au terme d’une formation dispensée par Movendo. Pierre-Yves Maillard, président de l’USS, leur a remis en mains propres leur diplôme. Parmi les huit syndicalistes félicités pour leur parcours se trouvent cinq employés d’Unia, un du Syndicat des cheminots (SEV) et deux de Syndicom.

En Suisse romande, les secrétaires syndicaux Sandra Previti et Rafik Jaouadi d’Unia Valais, Alexandre Porret d’Unia Neuchâtel et René Zürcher du SEV ont décroché leur sésame. Pour obtenir cette qualification, outre un programme de cours bien étoffé, les candidats devaient réaliser un mémoire personnel. C’est le Neuchâtelois Alexandre Porret, actif dans les soins, qui a remporté le «Prix USS du mémoire le plus original». Son travail de brevet est intitulé «Pourquoi intégrer le digital dans les processus de recrutement et de fidélisation des membres par les secrétaires syndicaux?» Un mémoire ancré dans la réalité du terrain et dans un monde en pleine mutation technologique. Entretien.


Votre travail de brevet part du constat qu’il est de plus en plus difficile pour les syndicats d’accéder aux entreprises et aux travailleurs et aux travailleuses. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets rencontrés dans votre activité?

Typiquement, durant toute la période du Covid-19, les EMS se sont complètement fermés, nous n’avions plus accès au personnel. Auparavant, nous pouvions passer à la réception, ou organiser un rendez-vous durant la pause. Mais là tout était bouclé.

Les EMS sont des lieux de vie, il y a des visites, le public peut y entrer facilement. C’est différent dans l’industrie et l’horlogerie en particulier. Les entreprises sont clôturées, des Securitas surveillent les allées et venues. Cependant, le partenariat social nous facilite l’accès, même s’il est limité à certains lieux ou moments.

Le Covid a accentué l’isolement. Or, même en temps normal, il n’est pas aisé de discuter suffisamment longtemps avec le personnel. Notre passage durant les pauses ou les tractages tôt le matin au début du travail sont trop courts pour bien faire passer l’information et convaincre.

C’est de ces situations qu’est née l’idée de votre mémoire?

Trois éléments m’ont fait partir sur cette voie. Il y a le constat qu’il est difficile de rentrer sur les lieux de travail, mais également celui que les travailleurs sont de moins en moins disposés à discuter de leurs conditions de travail. Lorsqu’on les rencontre, ils n’ont pas la tête à ça ou ne sont pas disponibles pour parler avec nous. Troisième élément, j’avais envie de traiter un sujet nouveau, que ma recherche apporte une plus-value qui puisse être utile à l’avenir. En période de pandémie, les événements numériques se développaient, et je suis aussi un peu geek (rire). Le monde digital m’intéresse beaucoup.

En quoi la digitalisation est-elle importante pour l’activité syndicale?

Le mouvement syndical a besoin de se renouveler et de trouver des alternatives, ne serait-ce que pour toucher les jeunes générations, pour susciter de l’intérêt auprès des travailleurs et des travailleuses arrivant sur le marché du travail.

A Neuchâtel, nous avons tenté d’agir sur les réseaux sociaux, avec des groupes Facebook qui avaient bien marché au début, par exemple dans le commerce de détail, mais qui se sont ensuite un peu tassés. Le problème, c’est qu’il est difficile de se renouveler et de trouver de nouveaux adhérents sur ces groupes. Dans notre travail quotidien de secrétaires syndicaux, nous utilisons beaucoup de QR code, de SMS pour transmettre des infos aux militants ou aux membres. A mon sens, c’est trop dispersé pour être efficace.

Dans votre mémoire, vous évoquez le glissement du monde du travail vers le tertiaire, mais dans le canton de Neuchâtel, il y a encore beaucoup d’industries horlogères, mécaniques, technologiques, etc.

Bien sûr. Et la numérisation du travail syndical peut être très porteuse dans ces entreprises. L’important est de continuer d’être actif sur le terrain, et d’y ajouter de la digitalisation. L’objectif étant d’atteindre plus longtemps les travailleurs, pendant leur temps de loisirs notamment, et d’avoir la possibilité d’être beaucoup plus souvent en contact avec eux. Aujourd’hui, nous visons un contact annuel, ce qui est très peu.

Quelle est la conclusion de votre travail?

Ma conclusion est d’offrir aux travailleurs quelque chose qu’ils puissent s’approprier, une plateforme où ils peuvent échanger, discuter. Ce serait possible avec une application spécifique, où l’accès avec son numéro de membre préserverait l’anonymat. Un tel outil digital permettrait de développer une sorte de forum, où chacune et chacun pourrait parler de ses conditions de travail et des problèmes rencontrés.

Pour cela, il faut davantage de moyens, en adéquation avec les besoins des protagonistes, soit les membres et les travailleurs. Le digital doit servir à la fidélisation et à l’accroissement du nombre de syndiqués. Il doit être un plus, faciliter la vie des gens tout en gardant une présence importante sur le terrain. Cette application doit être pensée de manière intelligente, sur la base de ceux à qui elle doit servir.

On ne peut pas faire uniquement une application de services, donnant accès par exemple aux CCT. Il faut une application complète, qui permette aux travailleurs de s’organiser entre eux, ce qui est le fondement du syndicalisme.

Concrètement, comment opérer les changements souhaités?

Une telle application coûte cher. Elle devrait être développée pour tout Unia. Ensuite, dans chaque région, il faudrait des gens dévolus au travail digital, qui puissent faire le relais avec les syndicalistes sur le terrain. La charge actuelle des secrétaires syndicaux ne permet pas de modérer ou de transmettre des infos sur une plateforme ou une application. Ces personnes auraient à s’occuper du digital organizing, avec un rôle mi-administration, mi-secrétaire syndical. Il va de soi que ce personnel spécifique viendrait s’ajouter à la dotation actuelle du syndicat.

Quel bilan tirez-vous de cette formation de secrétaire syndical, pour laquelle Movendo s’est battu il y a quelques années afin qu’elle soit reconnue?

Elle est très importante. Elle professionnalise notre métier et lui donne une légitimité. Secrétaire syndical est un vrai métier, ce n’est pas du simple militantisme. On est des professionnels. Il est primordial que les secrétaires syndicaux se forment, approchent de nouveaux éléments, partagent leurs expériences pour arriver à de meilleurs processus et être plus efficients.

La digitalisation syndicale, aujourd’hui

Quels sont les outils numériques privilégiés actuellement à Unia Neuchâtel et comment toucher les membres, sachant que certaines pages Facebook ne sont consultées que par quelques dizaines de personnes?

Facebook permet de rassembler infos et discussions, mais effectivement, c’est un réseau qui tend à être dépassé. Un autre canal est Instagram, c’est avant tout un canal de diffusion où il est presque impossible de faire réagir les gens. Notre outil privilégié est WhatsApp, mais ça ne fait pas tout. Pour les débats et les votes, nous privilégions le présentiel.

Il s’agit aussi de distinguer une communication institutionnelle, avec un message «publicitaire» touchant beaucoup de monde, et la diffusion d’une info ciblée. Pour prendre l’exemple des vendeuses, si l’on envoie une information sur la page Facebook, peu fréquentée, il y a peu d’impact. Les algorithmes minimisent les contenus des pages qui mettent en évidence les centres d’intérêts des gens. Cela nécessite que ces personnes s’intéressent aux messages syndicaux afin qu’ils apparaissent dans le flux personnel. Face à cela, il ne nous reste plus qu’à distribuer les tracts, de main à main, et ça demande beaucoup d’énergie. On peut envoyer des SMS et des liens courts à tout le personnel de vente; or, cela ne favorise pas la discussion, le débat. Une application résoudrait ce problème et permettrait de cibler les destinataires quand quelque chose d’important se passe dans leur branche.

N’y a-t-il pas un risque d’individualisation?

La communauté est formée par le travail, par la branche à laquelle on appartient. Si on est soignants, on a les mêmes conditions de travail. Mais bien sûr, il y a un risque d’individualisation. C’est pour cela qu’il faut continuer à faire notre travail de secrétaire syndical sur le terrain. On ne peut pas passer à un modèle au tout-digital. Les décisions prises en présentiel permettent de garder le lien social. Il y a la possibilité de regrouper des gens, de développer des synergies. La facilitation de notre travail sur le terrain par le digital permettrait par exemple d’augmenter les points de contact, c’est-à-dire le nombre de fois que le travailleur et le syndicat se rencontrent, ce qui contribuerait à augmenter le lien de confiance et la fidélisation, qui est tout autant importante que le recrutement.


Bio express

Alexandre Porret est secrétaire syndical à Unia Neuchâtel depuis cinq ans. Il a débuté dans le secteur de l’industrie en mars 2017, puis a rejoint, en septembre 2019, le projet de développement de la branche des soins.

Auparavant, au bénéfice d’un CFC d’employé de commerce et d’un passage à la Haute école de gestion, il décroche un mandat dans le tourisme. Il s’occupe notamment des réseaux sociaux pour le festival La Plage des Six Pompes à La Chaux-de-Fonds. Après avoir postulé comme collaborateur administratif à Unia Neuchâtel, il lui a été proposé, au vu de son parcours, de devenir secrétaire syndical. Une occasion qu’il saisit et qui lui permet de travailler dans un domaine en adéquation avec ses valeurs de militant socialiste.