L’odyssée des GM&S

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© Steinkis

Benjamin Carle a mené l’enquête sur la désindustrialisation en France et dresse, dans son ouvrage, le portrait d’ouvriers de GM&S et de leur lutte pour sauver leur entreprise.

Le roman graphique «Sortie d’usine» nous plonge au cœur d’une lutte ouvrière

Le lecteur se souvient peut-être de leur combat, de leur bras de fer afin de sauvegarder leurs emplois. A la télévision, dans les journaux, on les appelait les GM&S. En 2017, ils menaçaient de faire sauter l’usine dans laquelle ils travaillaient, afin d’éviter sa fermeture. Deux ans plus tard, le réalisateur Lech Kowalski signait un documentaire au rythme haletant intitulé On va tout péter, où il retraçait, caméra au poing, le parcours trépidant de ces syndicalistes. A l’époque, Unia avait accompagné la sortie en salles du film avec une série de débats se déroulant à l’issue des projections. Pendant ce temps, l’auteur de la bande dessinée Sortie d’usine, Benjamin Carle, poursuivait son travail de fourmi sur l’histoire des ouvriers frappés par la désindustrialisation, en particulier celle concernant les GM&S. Au cœur de son enquête présentée dans cet ouvrage, se trouve le destin d’employés exposés à un plan social, ainsi que les tenants et les aboutissants de ce qui a été le premier dossier social chaud du président Emmanuel Macron. Les résultats de cette investigation se parcourent à travers ce roman graphique au sein duquel les dessins de David Lopez se révèlent de grande qualité, pleins de rythme et de vie. Assurément, les multiples variations graphiques dans la construction des planches y contribuent pour une large part. En outre, le matériel accumulé au cours de l’enquête, comprenant notamment de nombreuses interviews des protagonistes et de la documentation historique, permet d’étayer un regard critique à partir des événements qui ont été médiatisés en 2017. Entretien avec Benjamin Carle depuis Paris.


Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser une bande dessinée sur le combat des GM&S?

Ayant déjà beaucoup travaillé sur le sujet de l’ouvrage avant de m’y lancer, j’ai voulu mettre en avant une forme d’enquête, approche que l’on retrouve peu dans le monde de la bande dessinée. Mon projet a été de réaliser un ensemble de portraits d’ouvriers mais aussi d’une ville, d’une usine, et de raconter par là une évolution plus générale de l’industrie en France.

L’histoire de cette entreprise constitue, en quelque sorte, un exemple emblématique?

Oui, un cas d’école presque. C’était d’abord l’entreprise à papa, avec le patron présent sur le site, qui habitait là, venait tous les jours. Il y avait le défaut du paternalisme, mais aussi ses avantages, c’est-à-dire un dirigeant dépendant de la même façon que ses employés du destin de son usine. Puis, a commencé la période des fusions-acquisitions. Et, enfin, on se retrouve dans les enjeux liés à la financiarisation du monde du travail. Par exemple, à un moment, l’entreprise a été rachetée quinze jours par un fonds d’investissement qui l’a ensuite revendue.

Dans l’ouvrage, vous suivez les quatre leaders du mouvement en affirmant qu’ils ont mis en place une organisation presque militaire. A quoi faites-vous référence?

A la séparation des tâches. Suivant le principe «Seul, on va vite. A plusieurs, on va loin», certains parlaient à la presse, d’autres préparaient les réunions politiques... Il y avait surtout la volonté de ne pas laisser de place à l’oubli. Ces protagonistes pensaient que si les ouvriers mobilisés étaient oubliés, ce serait la mort, d’où l’occupation de l’espace par une série d’actions qui s’enchaînaient.

Vous décrivez aussi l’usine comme un poumon de la ville au sein de laquelle elle s’insère. Que voulez-vous dire par là?

Dans les années 1990, ce site industriel était le premier employeur privé du département et, d’une façon générale, le deuxième après l’hôpital. Jusqu’à 300 personnes au sein d’une ville de 5000 habitants y travaillaient. L’usine jouait le rôle d’une locomotive entraînant tout son environnement.

Votre ouvrage sort après le documentaire de Lech Kowalski, On va tout péter. Ce film, qui a fait découvrir au public des ouvriers luttant pour leur survie professionnelle, vous a-t-il inspiré?

Effectivement, la bande dessinée est publiée bien après. Mais je traitais déjà le sujet avant que le documentaire ne sorte. Ces deux travaux sont assez complémentaires. Lech Kowalski suit le mouvement au jour le jour en se focalisant sur l’action. Pour ma part, je voulais faire comprendre que les licenciements n’étaient pas dus à l’air du temps. On n’a pas affaire à un phénomène météorologique, mais à un enchaînement de décisions politiques et économiques ayant amené des conséquences. Ces conséquences, les habitants de cette ville les ressentent. Il s’agit d’une lente décomposition. Et, à la fin, tout s’éteint sans faire de bruit, car 60 manifestants, cela n’a plus le même impact que 300.

Vous montrez aussi, à travers le temps, comment ces travailleurs licenciés se réinsèrent professionnellement…

Oui, ils rebondissent. Ils ne sont pas du style à rester les deux pieds dans le même sabot. Toutefois, certains ont plus de mal. Pour eux, ces épisodes ont acté le sentiment qu’ils ne servent plus à rien. En outre, les solutions de reconversion restent souvent théoriques et remplies, dans la réalité, d’obstacles concrets difficilement franchissables.

Pour la fin de son quinquennat, Emmanuel Macron souhaite mettre comme priorité la réindustrialisation…

Cela commence à devenir grotesque. On entend ce type de propos à chaque fin de mandat, depuis au moins Nicolas Sarkozy. J’ai fait un film en 2014 intitulé Made in France. A l’époque, il y avait un ministre du redressement productif qui avait pour but de relancer les forces industrielles françaises. De deux choses l’une: soit le pays n’arrive pas à accepter que son industrie disparaisse et nous nous trouvons face à un décalage entre les attentes et la réalité; soit une véritable relance est mise sur pied impliquant alors un changement de logiciel très conséquent. Ce que raconte aussi en creux ce roman graphique, c’est qu’au moment où l’industrie se portait bien, elle fabriquait des biens tels la 4L de Renault, les casseroles Tefal que les Français achetaient. Ce n’est actuellement plus pareil.

Quel est votre prochain projet?

En ce moment, je réalise un documentaire sur des chauffeurs VTC qui ont décidé de se réunir en coopérative afin de garder les avantages d’être leur propre patron tout en se libérant du joug d’Uber. Ce sera à voir dès 2022.

Benjamin Carle et David Lopez, Sortie d’usine, Steinkis, 2021, 128 p.

Extrait du roman graphique.
© Steinkis