Retraites: le combat de la décennie!

Manifestation à Berne à septembre 2021. Au premier plan une pancarte: Au boulot jusqu'au tombeau? Non merci.
© Thierry Porchet

Le 18 septembre à Berne, plus de 15000 personnes manifestaient pour exiger du Parlement qu’il renonce à l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans.

Le Parlement vient d’adopter le projet AVS 21 et la hausse de l’âge de la retraite des femmes. L’Union syndicale suisse va lancer le référendum. Elle prépare aussi une initiative pour qu’une partie des bénéfices de la Banque nationale revienne à l’AVS. Pierre-Yves Maillard, président de la faîtière syndicale, rappelle les enjeux de la réforme

La réforme «Stabilisation de l’AVS», ou AVS 21, a été adoptée la semaine dernière par le Parlement après avoir nécessité l’intervention de la commission de conciliation. Les deux Chambres étaient en désaccord sur les compensations à donner aux femmes touchées par le relèvement de l’âge de la retraite de 64 à 65 ans, sur le taux de TVA et sur le financement additionnel de l’AVS avec les bénéfices de la Banque nationale suisse (BNS) tirés des intérêts négatifs.

Au final, les compensations ne concerneront que les femmes partant à la retraite durant les neuf années suivant l’entrée en vigueur de la réforme. Elles toucheront un supplément de rente selon leur revenu et un système progressif et dégressif, qui ne compensera qu’environ un tiers des économies réalisées avec l’augmentation de leur âge de départ à la retraite. La hausse de la TVA a été portée à 0,4%.

Le référendum, annoncé depuis un certain temps déjà, sera lancé dès la publication du texte dans la Feuille officielle, probablement fin décembre. Les 50000 signatures nécessaires devront être récoltées en trois mois. L’Union syndicale suisse (USS) et ses fédérations sont en ordre de marche pour faire aboutir cette récolte. Le référendum est d’ores et déjà soutenu par de nombreuses organisations, parmi lesquelles le Parti socialiste suisse et les collectifs féministes. Quant à la votation, elle pourrait avoir lieu en septembre 2022. Le point sur cette nouvelle bataille pour les retraites avec Pierre-Yves Maillard, président de l’Union syndicale suisse et conseiller national socialiste.


Le Parlement a mis sous toit la réforme AVS 21 qui augmente l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. L’USS va lancer le référendum. Pour quelle raison?

Il y en a deux. La première est que cette réforme nous engage dans un processus de régression des droits à la retraite qui va être très violent. Pour la droite parlementaire et les assurances qui sont derrière, ce n’est qu’un avant-goût de ce qu’ils estiment devoir faire: repousser l’âge de la retraite jusqu’à 66 ans pour tous et aller encore plus loin en fonction de l’espérance de vie.

Nous sommes face à un vrai choix: veut-on financer l’arrivée des babyboomers à la retraite par de nouvelles recettes ou par un report sans limite de l’âge de la retraite? Si c’est la seconde option, on va au-devant d’un système inhumain. Une motion adoptée cette année charge déjà le Conseil fédéral de proposer une nouvelle réforme de l’AVS d’ici à cinq ans. Il y a également l’initiative dite «des jeunes PLR», mais qui est le programme bourgeois dans ce domaine.

La deuxième raison a trait à la manière de comprendre l’égalité. Les femmes de droite, dont certaines étaient pourtant aussi dans la rue le 14 juin 2019, estiment que ce n’est plus un problème. Elles ont validé la réforme. Nous, les syndicats, nous connaissons le monde du travail, on voit que les inégalités sont encore réelles, au niveau salarial, avec une part inexpliquée. Et lors de la retraite où l’inégalité est criante. Les femmes touchent en moyenne 30% de rentes en moins, AVS et 2e pilier compris. Certaines n’ont même pas de 2e pilier. On ne peut pas accepter que l’assainissement de l’AVS se fasse uniquement sur leur dos. Ce sont elles qui trinquent avec cette réforme qui leur enlève une partie des prestations. Et les couples bien sûr. Ce sont 800 millions de prestations qui leur seront supprimées.

Qu’en est-il des compensations pour les femmes partant à la retraite dans les neuf années suivant l’entrée en vigueur d’AVS 21?

Ces compensations sont tellement conditionnées sur la question du revenu et dans un système progressif et dégressif qu’il sera difficile de savoir qui est concerné. Et surtout, toutes les femmes qui ont moins de 55 ans aujourd’hui n’auront absolument rien. Lors de la dernière révision ayant augmenté l’âge de la retraite des femmes, le passant de 62 à 64 ans, les prestations ont été restructurées, mais les 80% du montant ont été réinjectés dans le bonus éducatif et le splitting, cela de manière pérenne. Avec AVS 21, les compensations représentent environ 30% des économies réalisées avec le départ des femmes à 65 ans, et elles ne dureront que neuf ans.

L’USS axe la campagne référendaire sur la baisse des rentes de 1200 francs pour les femmes induite par la réforme. Or, il est bien question de les faire travailler un an de plus…

Nous n’allons pas faire campagne uniquement sur cet aspect. Mais cette révision est présentée par la droite comme une mesure d’égalité. Or, cet argument peut faire mouche sur une partie de l’électorat. Si l’on convertit cette affaire en francs, on constate que toutes les femmes subiront une perte. A âge égal, elles partiront avec moins de rente.

Portrait de Pierre-Yves Maillard.
Pour Pierre-Yves Maillard, qui vient d’annoncer le prochain lancement d’une initiative sur la question, «la Banque nationale suisse fait partie de la solution» pour assurer le financement de l’AVS. © Neil Labrador

 

L’introduction d’un âge de référence pour le départ à la retraite et d’un report possible jusqu’à 70 ans n’est-elle pas une incitation à travailler plus pour les petits revenus?

C’est la perversité de cette idée de flexibilisation contenue dans AVS 21. En réalité, les femmes ayant des petits revenus et qui n’ont pas de LPP vont tout faire pour améliorer leur rente. C’est une incitation à travailler le plus longtemps possible pour ceux et celles qui gagnent peu. C’est même plus qu’incitatif, ce sera une obligation pour les personnes ne pouvant pas vivre avec leur AVS. Bien sûr, il y a des gens qui aiment leur métier et souhaitent travailler plus longtemps, les professeurs d’université par exemple, ce n’est pas le cas de tant d’autres qui sont épuisés à la soixantaine. D’ailleurs, les salariés qui ont les moyens et qui ont donc vraiment le choix, ceux travaillant dans les assurances ou les banques par exemple, prennent une retraite anticipée.

Qu’en est-il de la proposition de financement supplémentaire de l’AVS avec le bénéfice des intérêts négatifs de la Banque nationale suisse, soutenue par le Conseil national?

Les élus du PLR et du Centre ont bloqué la proposition. Ce qui les intéresse, ce n’est pas la santé financière de l’AVS mais la baisse des prestations. D’ici à 2030, la solution de puiser dans le produit des intérêts négatifs, qui représentent entre 1 et 2 milliards par année, aurait permis un supplément financier deux fois plus élevé que les 800 millions gagnés avec la hausse de l’âge de la retraite des femmes. Je rappelle que la BNS a réalisé des réserves de 100 milliards et que sa fortune est de 1000 milliards. Cette année, le bénéfice annoncé est de 40 milliards, soit 50 ans des effets d’AVS 21!

Les taux négatifs ont fait un énorme dommage aux caisses de pension, c’est un massacre pour les rentes. Or, la mesure que nous avons proposée pour financer l’AVS aurait été indolore pour la BNS. C’est là que l’on voit l’agenda du PLR, du parti du Centre et des assureurs: ils profitent du défi démographique actuel pour pousser la prévoyance privée, en réduisant la part de marché de notre assurance sociale qu’est l’AVS. Le 3e pilier est très lucratif pour les assureurs, et très cher pour les salariés. Tout le monde ne peut pas s’offrir une telle couverture. Seuls 10% à 15% de la population peuvent se doter d’un 3e pilier complet.

Le défi démographique est quand même présent…

Nous allons mener une grande campagne pour sortir de cette démographie à courte vue. La droite nous dit qu’il n’y a plus de marge pour augmenter les cotisations AVS, que ça va affaiblir l’économie. Mais quand le régime de la LPP a été créé, l’économie ne s’est pas écroulée, au contraire. Ce n’est pas un ou deux points de cotisation de plus en vingt ans pour l’AVS qui vont peser sur la bonne marche des affaires.

Dans les années 1970, après 25 ans d’existence de l’AVS, il y avait aussi des prévisions démographiques. Si la droite avait géré ces données avec la même mentalité que maintenant, et instauré un mécanisme de relèvement de l’âge de la retraite lié à l’espérance de vie comme elle compte le faire, nous partirions aujourd’hui à la retraite à 71 ans, avec une rente deux fois inférieure! Non seulement la droite ne l’a pas fait à l’époque, mais elle avait décidé d’augmenter les rentes de 80% à la fin des années 1960, puis de 20% au début des années 1970, et les finances de l’AVS sont restées saines.

Quel va-t-être le dispositif de campagne de l’USS pour la récolte des signatures sur le référendum?

Nous avons déjà écrit aux plus de 314000 personnes qui avaient protesté en quelques jours ce printemps contre la réforme AVS 21. Une fois la loi promulguée, nous pourrons commencer à recueillir les signatures. Par ailleurs, nous allons lancer une initiative pour un financement additionnel de l’AVS par la BNS. L’assemblée des délégués de l’USS, qui en a adopté le principe, approuvera le texte lors de sa séance de février. Notre proposition au Parlement n’ayant pas abouti, nous en appelons au peuple. Il n’est pas normal que le PLR et le Centre, qui représentent à peine 30% des électeurs, aient un droit de véto et aient bloqué ce projet. Il est évident pour nous que la BNS fait partie de la solution. Si notre Banque nationale a une telle fortune, c’est grâce au produit du travail de toute la Suisse et de la politique monétaire visant à affaiblir le franc. Les 1000 milliards accumulés ne sont qu’une partie de la richesse qui n’a pas été restituée aux travailleuses et aux travailleurs dans les salaires. Ce n’est pas nous qui voulons forcer la BNS à distribuer ses bénéfices, elle a le devoir de le faire. Mais aujourd’hui, elle contourne la Constitution en ayant créé cette réserve pour distribution future. Les 120 milliards qu’elle aura accumulés fin 2021 auraient dû revenir aux cantons et à la Confédération, mais ils ne les réclament pas. Notre initiative ira un peu plus loin que ce que proposait le Conseil national. Elle demande qu’une partie des bénéfices non utilisés pour les cantons et la Confédération revienne à l’AVS.

Quelles sont les chances de succès du référendum en votation?

Difficile à dire. Ce sera le combat de la décennie! Nous aurons des forces importantes contre nous pour faire passer cette réforme antisociale et contre les femmes. Mais, si nous nous mobilisons, nous sommes forts aussi!