Obsolescence programmée

Tout au fond d’une armoire, au-dessus d’une pile de vieux draps, un coussin chauffant. Vieux. Il nous a été utile en de rares occasions au cours de notre longue vie. Peu pendant les premières décennies. Nous étions en bonne santé. Mais plus souvent ces vingt dernières années. Lorsqu’un mal de ventre ou un mal de dos nous fait souffrir, nous nous rappelons de son utilité. Tout dernièrement, pendant plusieurs jours, cela a été le cas. Nous l’avons ressorti de son vieux carton. Je l’ai posé sur mon fauteuil et me suis bien appuyé contre pendant de longues heures. Il m’a suivi dans mon lit et le mal a disparu.

Le remettant en place, mon épouse m’a prié de renforcer l’emballage qui le protège. J’y ai trouvé de vieux documents promotionnels pour la marque «SOLIS-3 chaleurs», l’adresse de la maison Henri Cavé à la place de la Riponne où il avait été acheté, un numéro de téléphone à cinq chiffres et, surtout, la date de l’achat. Ce coussin chauffant, acheté par mes parents le 27 décembre 1946, nous est encore utile. Il n’est pas employé tous les jours, mais tout de même… Nous utilisons encore aujourd’hui un objet fabriqué à la fin de la dernière guerre, époque où l’obsolescence programmée n’avait pas encore été inventée.

La logique capitaliste a vite compris que, si elle voulait gagner beaucoup d’argent et vite, fabriquer des objets «increvables» n’allait pas arranger ses affaires. Sa production doit pouvoir être jetée le plus souvent possible, ne durer que ce que vivent les roses et se renouveler au rythme de la nature. Un client tous les ans, c’est infiniment plus rentable qu’un client toutes les trois générations. Que nous devions utiliser et jeter des matériaux fournis par un monde fini n’a jamais été le souci des maîtres de l’économie. Formés, voire «excités», par les célèbres écoles de commerce américaines, ils ont vite donné l’ordre aux inventeurs et aux techniciens de faire en sorte que les outils qui nous sont nécessaires, en cuisine, à l’établi, au garage, soient moins chers à l’achat qu’à la réparation. Ainsi s’envolent les chiffres d’affaires et les bénéfices. Ainsi s’effondre notre monde asphyxié. Saura-t-on demander pardon aux générations qui vont suivre et en souffrir, de ne s’être pas donné les moyens de produire plus intelligemment? D’avoir laissé faire les rapaces? De les avoir laissé contrôler autant la politique que l’économie? D’avoir acheté, tête baissée, leurs gadgets fragiles mais au design si flatteur? Le saura-t-on?

Pierre Aguet, Vevey