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Une pharmacie au far west

8 mars
© Olivier Vogelsang

Devant l'établissement, Tamara Knezevic résume: "Cette pharmacienne a été licenciée deux fois! Pour avoir accompli son de voir de mère, son employeur n'a pas hésité à lui reprocher ses brèves absences et à mettre sous pression l'ensemble du personnel".

Le 8 mars a été l’occasion pour Unia Vaud de manifester pour un salaire minimum et de dénoncer un cas emblématique. Celui du double licenciement d’une pharmacienne.

Le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, Unia a manifesté dans les rues de Suisse aux côtés des collectifs féministes. Dans le canton de Vaud, des secrétaires syndicales et des militantes* se sont rendues dans de nombreux lieux de travail, majoritairement féminins, dans les branches de l’hôtellerie-restauration, du commerce et des blanchisseries, là où les conditions de travail sont souvent difficiles et les salaires les plus bas de ce pays. Elles ont rappelé l’importance d’un salaire minimum cantonal à 23 fr. 55, sur lequel une double initiative sera soumise au vote populaire d’ici à fin 2026.

A 13h, à Lausanne, des secrétaires syndicales, des membres du comité vaudois des assistantes en pharmacie, des militantes et des employées solidaires se sont regroupées devant une pharmacie du centre-ville pour dénoncer un double licenciement. «Je ne suis pas là pour porter préjudice à la pharmacie, mais je veux dénoncer la manière de faire de son propriétaire», explique en aparté Yasmine, qui préfère donner un prénom d’emprunt pour protéger ses jeunes enfants. 

Licenciée deux fois

La pharmacienne diplômée raconte: «Mes enfants ont été malades début décembre. J’ai été absente trois jours et j’ai averti mon employeur. Lorsque je suis revenue travailler, il m’a remis une lettre de licenciement pour le 31 mars 2025, qui ne contenait aucun motif. Cela a été très difficile...» Malgré tout, Yasmine tient bon et continue à travailler. 

Le 21 janvier dernier, les écoles de ses deux enfants l’appellent pour lui demander de venir les chercher, car ils sont malades. «Le lendemain, j’ai dû aller chez le pédiatre. Puis, je suis tombée malade moi-même. C’est là aussi que je me suis rendu compte que je n’avais pas le droit à une assurance perte de gain. Reste que mon employeur était tellement en colère qu’il a soumis au personnel un règlement très dur allant à l’encontre de la Loi sur le travail. Les employés ont demandé à en discuter. Pour ma part, j’ai décidé de ne pas le signer, puisque, de toute manière, j’étais déjà licenciée. Mais à ce moment-là, il m’a licenciée une seconde fois. Cette fois-ci, avec effet immédiat.»

Unia a écrit à l’employeur et lui a fixé un ultimatum pour trouver une issue à cette résiliation immédiate non justifiée. Face à son silence, une manifestation a été organisée pour dénoncer la situation. Devant la pharmacie, mégaphone au poing, Tamara Knezevic résume: «Cette pharmacienne a été licenciée deux fois! C’est du jamais-vu! Pour avoir accompli son devoir de mère, son employeur n’a pas hésité à lui reprocher ses brèves absences et à mettre sous pression l’ensemble du personnel avec un règlement ouvertement répressif et empêchant la conciliation entre obligations familiales et professionnelles. Plus largement, nous sommes face à un cas emblématique d’exploitation de travailleuses: le licenciement injustifié d’une mère de famille monoparentale, travailleuse immigrée – hautement diplômée et qui a pourtant dû reprendre une formation ici. Par ailleurs, avec son permis B, devoir demander de l’aide sociale à l’Etat suite à la perte immédiate de revenu, prétérite sa demande de permis C.» A son grand soulagement, Yasmine a retrouvé du travail dans une autre pharmacie.

Situation délétère

La situation dans cette officine indépendante semble problématique à bien d’autres égards.
Devant la pharmacie, l’ancienne propriétaire, Valérie (prénom d’emprunt), également «maman solo», est venue soutenir sa collègue et plaider sa propre cause: elle dit n’avoir toujours pas touché l’argent de la vente de la pharmacie. «Par ailleurs, il ne m’a pas payé un mois de salaire. J’ai fait appel au Tribunal des prud’hommes. Lors de la conciliation, il ne s’est pas présenté. J’attends donc la prochaine audience.»
Un autre employé, Pascal, a lui aussi porté plainte: «J’ai travaillé trois mois l’an passé. Il ne m’a pas versé un centime. J’ai démissionné. L’affaire sera jugée en mai prochain seulement. Mais je vous parie que la faillite ne va pas tarder. Et personne ne sera payé. Je ne comprends pas que le Ministère public n’agisse pas! Je viens aujourd’hui à cette action, avec l’espoir que ce patron ne récidive pas.» 
«Pour ma part, il n’a pas arrêté de me harceler depuis que je lui ai vendu ma pharmacie. Je lui ai fait confiance, j’ai été naïve», exprime encore Valérie. Yasmine souligne aussi sa naïveté, et son manque de connaissance des lois, puisqu’il lui avait promis à la base un 13e salaire, avant de se rétracter dans le contrat en lui promettant une prime. «Or, je n’ai pas reçu de prime…» soupire-t-elle.
Plus largement, trois membres du comité vaudois des assistantes en pharmacie, venues en soutien, ont aussi rappelé, pendant l’action, l’importance de se battre pour une convention collective de travail dans la branche. 
 

* Une fois n’est pas coutume, et à l’occasion de la Journée des droits des femmes, le féminin englobe le masculin.

La parole au patron

«C’est étonnant qu’Unia ait fait une telle action. Alors qu’au préalable, je n’avais reçu qu’un e-mail désordonné d’Unia avec un ultimatum à fin février.» L’employeur ne cache pas son étonnement. Et renverse toutes les accusations. Pourtant, Tamara Knezevic, secrétaire syndicale, lui avait envoyé une lettre de quatre pages, par courrier, lui demandant de se déterminer sur différents points soulevés afin de «régler ce litige à l’amiable». 

«M’accuser de discriminations raciales et sexistes, c’est une atteinte à la réputation. Mon avocat est prêt à aller en justice, même si, jusqu’ici, je n’ai jamais porté plainte contre personne», ajoute le patron. Quand on lui explique que le message se voulait général en cette Journée des droits des femmes, il souligne que ces accusations se retrouvent toutefois dans un même faisceau d’informations. 

Par rapport au licenciement de la pharmacienne, il estime que «ce n’est pas un double licenciement, mais seulement la fin du préavis». Une décision prise après avoir été, selon ses dires, insulté lors d’une réunion. Il ajoute qu’elle aurait reçu plusieurs avertissements pour des retards, et le non-respect des protections individuelles. Ce que réfute la secrétaire syndicale en charge du dossier. Le règlement interne mis en place par le patron de la pharmacie serait, selon ce dernier, le fait des conseils des employés de l’Inspection du travail. Tamara Knezevic, secrétaire syndicale, donne une autre version des faits: «C’est l’Inspection du travail qui a pris contact avec la direction, à la suite de la dénonciation d’employés interloqués par ce nouveau règlement. Et certains points ont été ensuite enlevés tant ils étaient répressifs.» 

Concernant le pharmacien non payé pendant trois mois en été 2024, qui a fait appel au Tribunal des prud’hommes, il explique: «Il n’avait pas le droit d’exercer dans le canton de Vaud. Il n’a jamais fait les démarches pour avoir cette autorisation, ni ne m’a donné son extrait de casier judiciaire. J’ai voulu lui rendre service en lui donnant du travail de temps en temps, mais je ne pouvais pas le payer en cash. Pour ma part, je travaille en respectant la loi et la réglementation.» Quant à la vente de la pharmacie, il propose de venir vérifier les papiers et les comptes: «Je n’ai rien à cacher. L’ancienne propriétaire l’a vendue, alors qu’elle n’avait plus le droit de vendre, car elle avait des dettes et les actions étaient déjà en garantie auprès d’une banque et de fournisseurs. Je l’ai donc libérée de ses dettes, et j’ai réussi à redresser la situation de la pharmacie qui va aujourd’hui très bien. Mais elle devra répondre de ce qu’elle a fait. Dans tous les cas, c’est le Tribunal des prud’hommes qui en jugera. Il s’agit de laisser les hommes de loi légiférer.» 

De son côté, Unia Vaud a reçu l’employeur dans la foulée de l’action du 8 mars. Celui-ci a refusé d’entrer en négociation. Affaire à suivre... 

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