Juin 1918, les manifestations contre la vie chère

Manifestation contre la vie chère à Berne, 1917.
© Archives sociales suisses

Manifestation contre la vie chère à Berne, 1917.

Sur fond de crise européenne, le pays est agité de violents conflits sociaux qui culminent en novembre 1918. Le centenaire de la grève générale est l’occasion de rappeler cet événement central de l’histoire de la Suisse

Le 10 juin 1918 à Zurich. Des centaines de femmes se rassemblent devant l’Hôtel de Ville de Zurich où siège le Grand Conseil. «Nous avons faim», proclament les pancartes des manifestantes. Elles exigent des autorités qu’elles prennent des mesures en faveur des familles les plus indigentes, en particulier celles des mobilisés. Elles réclament en outre la mise sous séquestre des stocks de nourriture, afin de la distribuer selon les besoins. Quelque 700000 Suisses, soit un cinquième de la population, vivent sous le seuil de pauvreté en cet été 1918. Le chômage s’est aggravé dès 1914 et 22% des travailleurs ne sont que partiellement occupés. «Même ceux qui ont conservé leur emploi sont aux limites de la misère», indique le syndicaliste Constant Frey (auteur de La grève générale de 1918). Les milieux ouvriers s’enfoncent toujours plus dans la pauvreté, mais aussi les petits fonctionnaires et les employés.

Le fléau de la spéculation

Même si la Suisse n’est pas directement partie prenante de la guerre qui sévit alors en Europe, une grande partie des Helvètes sont mobilisés. Ils passent environ un tiers de leur temps à l’armée, sans solde ni indemnité. Les familles subissent une perte de revenu nette, à laquelle s’ajoute l’augmentation du coût de la vie. La pression conjuguée des pénuries et de la spéculation fait grimper les prix des denrées de manière marquante. Les importations de céréales et de charbon se raréfient dès le début de la guerre. Le prix du pain double en l’espace de trois ans et celui des œufs est multiplié par trois.

Le Conseil fédéral, auquel le Parlement a conféré les pleins pouvoirs au commencement des hostilités, reste impuissant face à cette flambée des prix. Les habitants des villes éprouvent une colère croissante envers les paysans et surtout envers les «accapareurs», véritable fléau de cette époque de disette. Il s’agit de grossistes et de commerçants, qui parcourent les campagnes pour acheter tous les stocks disponibles et les revendre ensuite au prix fort. Le Gouvernement tarde à prendre des mesures et, pendant ce temps, la spéculation va bon train. Or, si les syndicats réclament, dès 1914, des règlements sur les prix et la distribution des marchandises de première nécessité, leurs requêtes ne rencontrent que peu d’écho. Les principales denrées alimentaires ne seront rationnées qu’à partir de la troisième, voire même de la quatrième année de guerre, indique Constant Frey. La carte de pain est introduite en octobre 1917, celle de graisse le 1ermars, celle de fromage le 1er juin suivant.

Revendications d’urgence

Les travailleurs ont la sensation de porter à eux seuls l’effort de guerre et d’être les seules victimes de la situation. Ce sentiment est renforcé par le fait que de nombreux secteurs de l’industrie traditionnelle (chimie, textile, mécanique, aliment) réalisent d’excellentes affaires et peuvent servir à leurs actionnaires des dividendes allant jusqu’à 20%, voire davantage, indique l’historien Marc Vuilleumier. Quelques mois plus tôt, le 4 février, un comité d’action s’est formé à Olten, regroupant des délégués du Parti socialiste suisse et des syndicats. Le but de ce comité — surnommé le «Soviet d’Olten» par ses détracteurs — est de négocier avec le Conseil fédéral pour défendre la cause des plus démunis. 

En mars 1918, il adresse au Gouvernement une série de revendications d’urgence, portant essentiellement sur des questions d’approvisionnement (imposition de prix maximal, instauration d’un office fédéral de l’alimentation, création de réfectoires publics), mais aussi sur les conditions de travail (salaires minimaux, réduction du temps de travail). Pour obtenir ces mesures et faire pression sur le Gouvernement, le Comité d’Olten vote un plan de grève générale. Mais cette arme de la grève générale est loin de rallier toute la gauche, relève l’historien. Les centristes admettent seulement le principe d’une grève pacifique, disciplinée, utilisée comme arme ultime si les négociations échouent.

L’affaire du prix du lait

Malgré ses réticences, le Comité a l’occasion de brandir bientôt sa menace de grève générale. Le 3 avril 1918, sous la pression des milieux paysans, le Conseil fédéral décide une augmentation de 25% sur le prix du lait. Dans un contexte déjà tendu, cette mesure frappe directement les milieux les plus défavorisés, soit la classe ouvrière, mais aussi plus généralement la population des villes. Les produits laitiers constituent la base de l’alimentation de nombreuses familles. Aussi la mesure est-elle extrêmement impopulaire, fédérant contre elle tous les salariés, employés, fonctionnaires ou ouvriers. Même une partie des milieux politiques bourgeois la combattent.

Le Comité d’Olten exige que le Gouvernement revienne sur cette décision. Or, le Conseil fédéral temporise et renvoie la balle à l’Assemblée. Pour finir, cette dernière coupe la poire en deux et choisit de limiter la hausse à la moitié de ce qui était prévu, tandis que le lait vendu aux indigents reste exempté de cette hausse. Il s’agit en somme d’une demi-concession. Pourtant, le 22 avril, le Comité d’Olten, les délégués de l’Union syndicale et du Parti socialiste suisse décident de ne pas déclencher la grève. «La grève générale est une arme à deux tranchants qu’il est difficile à manier sans se blesser», analyse après coup La Revue syndicale suissede mai 1918, reflétant toute l’ambiguïté des sentiments de la gauche vis-à-vis de cette grève. «La classe ouvrière doit se vouer plus que jamais à ce travail d’organisation qui la rendra plus forte», poursuit le commentateur. En somme, il s’agit d’être prêt «pour le moment où, sans qu’elle ait été précédée de nomination de comités d’action, de pourparlers et d’ultimatums, la grève générale se produira». Il parle au futur et non au conditionnel: la probabilité d’une grève ne semble plus faire de doute pour lui.

Où la police s’en mêle

L’accalmie ne dure qu’un temps. De nouvelles hausses du coût de la vie interviennent rapidement, jointes à une pénurie croissante des vivres. Le Comité d’Olten appelle à des manifestations dans tout le pays, pour protester contre la vie chère et «pour un rationnement équitable». Une série de grèves locales éclatent le 17 juin et des débordements se produisent par endroits. Notamment à Bâle où des jeunes socialistes saccagent un restaurant de luxe, à Bienne où, quelques jours plus tard, les jeunes socialistes organisent une manifestation de la faim pendant une session de la Municipalité. 

Un arrêté fédéral autorise alors les cantons à prendre des mesures extraordinaires pour le maintien de l’ordre. Toute assemblée publique, tout cortège ou rassemblement, peut dès lors faire l’objet d’une surveillance policière. Cette mesure, qui bafoue le principe de la liberté de réunion et d’association prévue par la Constitution, renforce l’antimilitarisme de la gauche et pousse les mouvements ouvriers à se radicaliser. Comme le relève l’historien Bernard Degen, le contentieux entre l’armée et les socialistes suisses ne date pas d’hier: il n’a cessé de s’accentuer depuis le début du siècle. Sous prétexte de prévenir des violences éventuelles, «fruit d’agitateurs étrangers», de plus en plus de grèves locales ont été réprimées avec l’intervention de l’armée durant les dernières décennies. Il ne faudra pas beaucoup souffler sur les braises pour que la situation s’envenime encore… A suivre dans nos prochaines éditions.


 

1914-1918, les femmes sur tous les fronts!

A la campagne, dans les usines, dans les œuvres humanitaires: partout les femmes s’investissent sans compter durant la Grande Guerre. Mais en fait de reconnaissance, elles devront surtout se contenter de mots à la fin du conflit… et retourner à leurs casseroles 

Les femmes sont massivement engagées dans la fabrication de matériel de guerre.

«Le rôle considérable joué par les femmes au point de vue humanitaire, social et économique, durant le conflit, ne démontre-il pas qu’il est insensé de les maintenir plus longtemps à l’écart des droits politiques?», demande la féministe Emilie Gourd lors d’une conférence prononcée en mars 1916 à Genève. Dès le début des hostilités, les femmes ont estimé qu’il allait de leur devoir de soutenir l’effort de guerre. Leur engagement y contribuera à bien des égards, pas seulement dans les domaines qui leur sont habituellement dévolus.

Avec l’enlisement du conflit, les denrées viennent à manquer. Notamment pour les céréales, la Suisse dépend beaucoup des importations étrangères; or, celles-ci s’effondrent en raison de la guerre sous-marine dans l’Atlantique. A partir de 1916-1917, les autorités et les organisations agricoles multiplient les appels pour augmenter la production indigène. La campagne est privée de nombreux bras et les femmes sont tenues de remplacer les hommes, en assumant les tâches agricoles. Face à l’urgence, les débats sur le rôle spécifique dévolu aux femmes deviennent caducs,remarque l’historienne Anne-Françoise Praz.Elles sont fortement sollicitées pour remplacer les hommes, même dans les secteurs traditionnellement masculins, comme l’industrie sidérurgique et mécanique. 

La moitié du salaire masculin

Dans l’industrie, c’est au sein des usines d’armement que les femmes sont le plus massivement engagées, la croissance de la production de matériel de guerre ayant entraîné une pénurie de main-d’œuvre. A Genève en décembre 1917, on compte par exemple 5195 femmes pour seulement 4565 hommes, employés directement ou indirectement dans les fabrications de guerre, note Anne-Françoise Praz. Ces ouvrières, surnommées les «munitionnettes», restent cantonnées à un travail répétitif et mal payé. Les lois sur le travail sont suspendues, ce qui les oblige à s’activer dans les usines avec des horaires étendus, de 10 à 12 heures, mais aussi la nuit et le dimanche.Leur salaire est partout inférieur, parfois de moitié par rapport au salaire masculin signale l’historienne. Rares sont les voix qui protestent contre cette situation. En mai 1915, six cents ouvrières des usines de munitions Piccard & Pictet se mettent en grève. Elles défilent dans les rues de la ville de Genève pour réclamer une augmentation de salaire et sont rejointes par les manœuvres et les ouvriers. Ces derniers réclament 90 centimes par jour au lieu de 75, tandis que les femmes gagnent de leur côté 35 à 40 centimes.… Leur investissement ne sera pas vraiment payé de retour, puisque beaucoup de femmes perdent leur emploi dès la fin du conflit, que ce soit dans les usines ou dans les administrations. Une fois la paix rétablie en Europe, les femmes sont bien souvent les premières licenciées. Plus question d’effort de guerre: les voilà renvoyées aux tâches ménagères, éducatives et caritatives. 

Rosa Bloch-Bollag

Rosa Bloch-Bollag (1880-1922) met ses talents d’oratrice et d’infatigable agitatrice au service des événements de 1918.

Elle a été la seule femme à siéger dans le groupe restreint du Comité d’Olten durant les premiers mois de sa création. Si le vote des femmes a figuré en bonne place dans la liste des revendications des grévistes de 1918, c’est sans doute à elle qu’on le doit

Surnommée «Rosa la rouge» ou «la Rosa Luxemburg suisse», Rosa Bloch-Bollag s’est fait notamment connaître lors des manifestations de juin 1918 à Zurich. Le 10 juin, elle prend la tête d’un imposant cortège composé de femmes, parti de la Maison du Peuple pour rejoindre l’Hôtel de Ville, par la Bahnhofstrasse. Rosa fait un discours remarqué sur les marches de l’Hôtel de Ville, dans lequel elle réclame en substance que les denrées de première nécessité soient distribuées «sous le contrôle des travailleurs, selon les besoins et non selon les moyens». Le Gouvernement zurichois ne la suit pas aussi loin, mais quelques-unes de ses revendications sont entendues.

Toute sa vie, Rosa se dépensera sans compter au service du mouvement féminin socialiste. En mars 1918, elle fait partie de l'aile gauche du Comité d'action d'Olten. La même année, elle préside la commission féminine du Parti socialiste suisse. Rédactrice du journal des travailleuses Die Vorkämpferin, ses articles sont remarqués pour leur engagement et leur qualité d’écriture. 

Les droits des femmes, une cause superflue?

Quand il adresse ses revendications au Gouvernement en mars 1918, le Comité d’Olten fait figurer le suffrage féminin tout en haut de la liste. A la fin de la guerre, cette question est pourtant jugée très dispensable et devra patienter encore longtemps

En mars 1918, une motion déposée au Conseil national demande une révision totale de la Constitution afin de développer les droits populaires, d’introduire des réformes sociales et de nouvelles ressources fiscales. L’introduction du droit de vote et d’éligibilité des femmes n’est même pas abordée dans ce texte, qui vise pourtant à élargir les droits populaires, signale Anne-Françoise Praz. A gauche comme à droite, la question du suffrage féminin n’est certainement pas une priorité.Tout comme l’égalité salariale, «elle n’est jugée qu’à l’aune de son utilité pour le parti», selon l’historienne Elisabeth Joris. Cet objet permet-il de renforcer la cause et d’obtenir un changement plus rapide et plus profond de la société? Ou nuit-il plutôt au mouvement? Dès 1893, l’Union suisse des ouvrières a exigé le droit de vote et d’éligibilité des femmes. Mais le Parti socialiste n’intègre cette question dans son programme que quelques années plus tard, note l’historienne.

A travail égal, salaire égal...

Au sein des mouvements ouvriers, les femmes constituent une minorité. Et c’est bien la raison pour laquelle certains corps de métier typiquement féminins – dans les domaines du textile et du service de maison notamment – s’organisent de manière indépendante en se regroupant au sein de l’Union suisse des ouvrières. Il leur paraît d’autant plus indispensable de disposer de leurs propres organes de défense, qu’elles ne peuvent pas vraiment compter sur le soutien de leurs camarades, avance l’historienne. C’est principalement pour éviter que les femmes ne soient perçues comme des concurrentes, tirant les salaires vers le bas, que l’Union suisse des ouvrières propose d’imposer le principe «à travail égal, salaire égal». La plupart des travailleurs et des représentants syndicaux seraient toutefois plus favorables à une solution consistant à rémunérer les hommes suffisamment pour qu’ils puissent faire vivre leur famille et que leurs femmes n’aient pas à travailler. S’il est rarement question de priver les femmes du droit de travailler, car leur contribution économique est trop nécessaire à la survie des ménages, bien des comités de salariés organisés les écarteraient volontiers des professions qualifiées, note Elisabeth Joris, citant le cas des tailleurs et des imprimeurs.

Une gifle

Lors des votations organisées en 1919 et 1921 dans six cantons, le suffrage féminin est refusé partout. C’est une véritable gifle pour les militantes féministes comme Rosa Bloch-Bollag ou Emilie Gourd. Dans les cantons qui soumettent la question du suffrage féminin au vote populaire, cet objet est refusé encore plus nettement par les ouvriers que par les partis bourgeois, relève Elisabeth Joris. Quant au journal de défense des travailleuses, Die Vorkämpferin, il se voit privé du soutien financier du Parti socialiste dès 1920, pour raisons d’économies. 

Sources

Constant Frey, La grève générale de 1918, Genève, 1968.

Marc Vuilleumier, Histoire et combats : mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960.

Lausanne et Genève, Éditions d’en bas et Collège du travail, 2012.

Anne-Françoise Praz, Un monde bascule: la Suisse de 1910 à 1919, Editions Eiselé, réédition 2003.

Elisabeth Joris, Brot, Geld und Frauenstimmrecht, article paru dans Die Wochenzeitung, 05.11.1998

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