Péril sur le grenier à blé

La guerre a mis en lumière la dépendance du monde aux céréales de la Russie (1 er exportateur de blé et d’orge, 2e de tournesol) et de l’Ukraine (1er exportateur de tournesol, 2e de colza, 4e de céréales, 5e de maïs). Si d’autres pays peuvent prendre à terme le relais, la hausse des prix a déjà commencé. Avec des répercussions dramatiques pour de nombreux pays notamment d’Afrique et du Moyen-Orient. Les risques d’insécurité alimentaire pèsent sur le Liban et l’Egypte où le prix du pain a déjà doublé. La situation des pays dépendant des importations est gravement menacée. Alors même que la pandémie, le dérèglement climatique et les problèmes d’approvisionnement ont déjà eu pour conséquence une augmentation des prix des denrées alimentaires. L’invasion de l’Ukraine par son voisin empire une situation mondiale déjà fragile. D’après l’Organisation des Nations Unies, 45 pays parmi les moins développés économiquement importent au moins un tiers de leur blé d’Ukraine ou de Russie; 18 d’entre eux plus de 50%, comme l’Erythrée (100%), la Somalie (90%), la République démocratique du Congo (80%)…

Les ONG alertent. La famine guette et avec elle des risques de déstabilisations politiques. Les boulangeries libanaises rationnent le pain, et en Syrie les gens font la queue pendant des heures pour en obtenir, selon l’ONG Care. Autre exemple, le Centre écologique Albert Schweitzer s’inquiète de la situation au Burkina Faso et à Madagascar, déjà en situation alimentaire critique à la suite de sécheresses récurrentes et de plus en plus intenses, très dépendants du blé ukrainien et russe. Mi-mars Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, soulignait que «les prix des céréales ont déjà dépassé ceux du début du Printemps arabe et des émeutes de la faim» en 2007-2008, et que l’indice mondial des prix des denrées alimentaires a enregistré son plus haut niveau. Sans compter l’augmentation du coût des transports. Après le Covid-19, qui a rappelé la dépendance internationale pour de nombreux produits à la Chine notamment, la guerre met en lumière celle aux céréales, mais aussi au gaz et au pétrole russes, ou encore au fer, à l’acier, au lithium et autres métaux ukrainiens.

En Ukraine, plus de 70% du pays est dévolu à l’agriculture sur ce qui est considéré comme l’un des meilleurs sols au monde grâce à sa «terre noire» (tchernoziom), très riche naturellement en potasse, phosphore et oligo-éléments. Une terre d’ailleurs exploitée par de nombreuses multinationales, européennes, américaines, saoudiennes… Ailleurs, les phénomènes météorologiques extrêmes, provoqués par le réchauffement climatique, font baisser les rendements agricoles. De leur côté, les pays européens importent massivement des engrais de Russie et de Biélorussie, dont les tarifs ont déjà pris l’ascenseur en 2021, pour enrichir leur sol appauvri par leur modèle agro-industriel issu de la Deuxième Guerre mondiale. Au pied du mur, il est aujourd’hui urgent de transformer le système agricole mondial, et avec lui le système mortifère néolibéral qui permet, de surcroît, à des spéculateurs véreux de jouer avec les prix de la nourriture et donc avec la vie de milliards de personnes. En ce sens, la Suisse, en tant que plaque tournante du négoce agricole, doit aussi prendre ses responsabilités.