Réinventer le travail

Portrait de Cécile Gavlak et Alexis Voelin.
© Thierry Porchet

Alexis Voelin et Cécile Gavlak se sont rencontrés en 2008, lorsqu’ils travaillaient pour le journal La Côte. En 2015, ils partent sur les routes d’Europe, avant de créer leur propre magazine autour du travail.

Nomades, la journaliste Cécile Gavlak et le photographe Alexis Voelin ont créé un magazine trimestriel présentant à chaque fois une personne, un métier. Ici Bazar, hors des sentiers battus

«Nous avons tout quitté pour aller ailleurs, mais on ne savait pas où.» Alexis Voelin, de passage en Suisse en janvier, se souvient de ce tournant en 2015. A ses côtés, sa compagne Cécile Gavlak renchérit: «On cherchait un lieu idéal pour nous installer. Une maison dans la nature, une vie en communauté.» Lassés de leur mode de vie, frustrés de n’avoir jamais le temps de bien faire les choses, le photographe et la journaliste lâchent alors leurs mandats professionnels et leur appartement de Gland pour leur bus aménagé, direction la terre de leurs aïeux: la Grèce et la Slovaquie. Cécile Gavlak: «On a commencé par confronter nos idéaux avec le travail de la terre en faisant du wwoofing.» Soit en offrant un coup de main dans des fermes biologiques quelques heures par jour, en échange d’un toit et des repas (wwoof.net). Leurs pérégrinations les mènent un peu partout en Europe à la recherche d’un lieu où s’installer. Trois ans plus tard, le nomadisme est devenu leur mode de vie. «On ne rêvait pas de ça pourtant. Mais aujourd’hui, on a de plus en plus de peine à s’imaginer se poser. Dans un appartement, on se sent vite comme dans un tombeau, pris au piège. En van, on est toujours dehors, dans la nature. C’est parfois fatigant, mais vivant», décrit Cécile Gavlak.

Une personne, un métier

Avec le goût du nomadisme, est revenu celui de leur métier premier. Au fil de leurs nombreuses et surprenantes rencontres, favorisées par leur mode de vie atypique, photos et textes reprennent vie. «Au départ, notre site “Ici Bazarˮ – un nom qui fait référence au journalisme et, en même temps, au chaos du monde – avait pour objectif de partager ce qu’on vivait avec nos amis et nos familles», raconte Alexis Voelin. Puis l’envie d’approfondir la notion de travail les amène à créer un magazine. Sans périodicité d’abord et, depuis une année, avec le cadre d’un rythme trimestriel. Leurs cahiers comportent entre 24 et 30 pages consacrées à une seule personne et son métier. Souvent des artisans, des passionnés, des indépendants, qui ont inventé leur mode de vie. Tout comme eux. Cécile Gavlak précise: «On parle surtout du travail en dehors du monde de l’emploi. Du travail-passion. Mais on pourrait tout à fait imaginer suivre un salarié...» Les notions de temps et de disponibilité sont au cœur de leur démarche, puisqu’ils passent environ deux semaines avec leur interlocuteur. «Ça peut faire peur à certains de nous avoir sur le dos aussi longtemps. Mais c’est souvent après trois ou quatre jours que la relation s’approfondit et que les surprises arrivent», raconte le duo, toujours émerveillé de l’intensité de la rencontre. «J’essaie de ne pas avoir trop de questions préétablies, de voir quels sont les thèmes qui émergent de la personne», explique la journaliste à la plume poétique.

Des artisans atypiques

Jusqu’à ce jour, sept portraits, dont celui de l’artisane vaudoise Céline Ammann, qui vit de ses teintures végétales et de ses moutardes; Yves Gillen, jardinier autodidacte des Pays de la Loire; ou encore l’imprimeur typographe breton Philippe Miénnée. Dernière rencontre en date: Pierre Monnerat, fabricant de marionnettes à Carouge. L’histoire d’un artisan qui travaille de 8h à 17h tous les jours de la semaine. «J’étais étonnée que cet indépendant choisisse un horaire de bureau. Mais pour lui, le cadre est important pour ne pas travailler tout le temps. Le samedi, par contre, quand il bricole une imprimante 3D ou d’autres outils qui lui sont nécessaires à la confection de ses marionnettes, il estime que cela fait partie de ses loisirs, souligne Cécile Gavlak. Sa vie n’est qu’inventivité, car il doit toujours trouver des solutions, de nouveaux outils qu’il crée parfois lui-même.»

Son travail d’écriture rejoint le journalisme narratif. Elle utilise le «je» quand il le faut. Un travail qui se positionne clairement comme subjectif, enrichi d’une lente digestion.

«On n’est pas des théoriciens du travail. On transmet nos rencontres, nos expériences, précise Alexis Voelin. Même si on se pose beaucoup de questions sur la souffrance au travail, sur la rentabilité à tout prix, le travail déshumanisé, le stress...», note Cécile Gavlak.

Bus-bureau

Eux, ont fait le choix du temps et de la qualité au détriment de l’argent. Sans compter leurs heures de travail, en plus du reportage, ils font tout: le graphisme, la distribution, la promotion… «On cumule un bon nombre de métiers qui ne sont pas les nôtres», relève le photographe dont le regard capte des instants clés et magnifie les gestes des artisans. Sa compagne ajoute: «Lorsque nous avons lancé ce magazine papier, à contre-courant de la presse qui va mal, cela pouvait paraître un peu fou, et nous avions de gros doutes. Mais on réussit à couvrir nos frais.»

Leur bus, en plus d’être leur moyen de locomotion et leur logement, est ainsi devenu leur bureau. Pour le wifi, ils se rendent dans des cafés. Le site internet et le magazine sont enrichis de lecture de textes, de musique, ou de dessins d’artistes complices de leur démarche. Alexis Voelin: «Si nos lecteurs arrivent à voyager un peu, si ça leur ouvre des portes, pour nous c’est gagné. Toutes les personnes que nous rencontrons donnent confiance en l’humanité.»

Après avoir été hébergés chez des amis près de Genève en janvier, tous deux (au moment de cet entretien) étaient sur le point de repartir avec leur van. Direction la Grèce, plus précisément l’île d’Eubée, où les attendait une maison familiale inhabitée en hiver. «Il fait froid, mais quand même moins qu’ici, sourit le baroudeur. Cela nous permet aussi d’avoir un peu d’espace. Mais en général, au mois de mars, on est heureux de reprendre la route. En ce moment, ce sont nos reportages qui nous indiquent où aller…»

Pour en savoir davantage, commander un magazine, s’abonner ou trouver des points de vente en France:

icibazar.com

En Suisse, magazines en vente dans les librairies suivantes:

Delémont: Librairie Page d'encre, rue des Bats 4.

Genève: Librairie du Boulevard, rue de Carouge 34.

Lausanne: Librairie Basta! (Chauderon), Petit-Rocher 4.

Rolle: Librairie du Château, Grand-Rue 10.

 

Quelques images tirées du magazine « Ici Bazar » © Alexis Voelin

Yves Gillen, jardinier autodicate, taillant des buissons Gros plan sur les mains de Philippe Miénnée, imprimeur, au travail. Pierre Monnerat dans son atelier travaillant sur une tête de loup géante. Céline Ammann, artisane vaudoise.