«L’hygiène du travail augmente considérablement la qualité des inspections»

Opération de désamiantage.
© Thierry Porchet

Opération de désamiantage. La reconnaissance du caractère meurtrier de la fibre a pris beaucoup de temps malgré les avertissements répétés des hygiénistes du travail.

Premier hygiéniste du travail nommé par un canton, le Jurassien Jean Parrat part à la retraite cette semaine. Interview bilan

Rattaché à l’inspection du travail du Service de l'économie et de l'emploi du canton du Jura, il a soigné les places de travail durant 32 ans. Et il a assumé depuis 25 ans la direction scientifique du LIST, le Laboratoire intercantonal de santé au travail que se partagent le Jura, Neuchâtel et Fribourg. L’hygiéniste du travail Jean Parrat fait ses cartons cette semaine, nous l’avons interrogé alors qu’il passe le témoin.


Portrait de Jean Parrat.
Jean Parrat a soigné les places de
travail durant 32 ans.

En quoi consiste au juste l’hygiène du travail?

Un hygiéniste du travail est un spécialiste capable de détecter les risques pour la santé sur les postes de travail et de les quantifier. Il va faire des prélèvements de toutes sortes – des solvants, des poussières, du bruit, des vibrations ou de l’éclairage – et dire ensuite s’il y a des mesures à prendre ou pas, en fonction de normes existantes ou non. Cela afin d’éviter non seulement les maladies professionnelles reconnues, mais également les impacts sur la santé. C’est le cœur de l’activité de l’hygiéniste du travail. Nous traitons aussi de l’organisation du travail, qui peut, suivant les cas, exposer les salariés. Il s’agit donc d’une vision holistique (qui s'intéresse à son objet dans sa globalité, ndlr) de la santé au travail, qui va bien au-delà des seuls risques d’accident ou de maladies professionnelles. Celles-ci sont définies de manière extrêmement restrictive dans la Loi sur l’assurance accident, alors que l’on a beaucoup de gens qui sont exposés à des dizaines de substances, qui passent à travers la peau, sont allergènes ou encore suspectées d’être cancérigènes. On dénombre dans l’industrie, l’artisanat et le tertiaire entre 80000 et 100000 substances sur les postes de travail. On a mis très longtemps pour reconnaître les problèmes liés à l’amiante, alors que les hygiénistes du travail du monde entier tiraient la sonnette d’alarme depuis longtemps. A commencer par un hygiéniste suisse, le professeur Michel Guillemin.

L’hygiène du travail est une science lancée dans les années 1940 aux Etats-Unis et en Angleterre. En Suisse, dans les années 1960, des ouvrières de l’horlogerie neuchâteloises ont subi des leucémies aiguës après avoir été exposées au benzène; un service neuchâtelois de médecine du travail et d’hygiène industrielle a alors vu le jour en 1967. Il a ouvert un laboratoire capable de faire des échantillonnages et de mesurer l’air. Dans les années 1970, un institut a été créé à l’Université de Lausanne, puis l’hygiène du travail s’est développée dans les grandes entreprises de la chimie.

J’avais pour ma part été engagé par l’industrie chimique bâloise pour monter un laboratoire d’hygiène du travail et, en 1988, le Jura a mis au concours un poste de médecin du travail et un autre d’hygiéniste du travail. J’ai attrapé le second. L’idée était d’intégrer la démarche de l’hygiène à l’inspection du travail. Je faisais des inspections et, quand je pensais qu’il y avait des problèmes de santé, je retournais dans l’entreprise, pour examiner les produits, les processus et faire des prélèvements.

Et vous avez créé le LIST, le Laboratoire intercantonal de santé au travail.

Je me suis vite rendu compte du besoin d’un laboratoire complet analytique. En 1993, le Service neuchâtelois de médecine du travail et d’hygiène industrielle a été dissout, avec le Pr Guillemin nous avons alors proposé de ne pas perdre cette structure et d’intégrer, comme dans le Jura, l’hygiène dans l’inspection du travail dans le cadre d’une collaboration intercantonale. C’était trop cher pour le Jura, alors je suis allé voir le conseiller d’Etat fribourgeois Pittet, qui a accepté de rejoindre le projet. Une convention de collaboration a été signée fondant le LIST, dont j’ai pris la direction scientifique. Le LIST offre depuis 1995 des prestations aux trois cantons, qui ont chacun un hygiéniste du travail. Nous menons des campagnes et des investigations communes. Nous avons le pouvoir d’un inspecteur du travail: nous pouvons débarquer dans une entreprise et y rester trois jours pour faire des investigations de détail et des échantillonnages; après des analyses en laboratoire, nous produisons un rapport et laissons trois mois à l’entreprise pour effectuer des améliorations avant que nous n’y retournions les vérifier. Depuis 25 ans, nous sommes les trois seuls cantons suisses à faire cela. Les autres cantons prétendent que ce n’est pas leur rôle, que c’est aux entreprises d’engager des hygiénistes du travail. Mais il y en a peu. Et surtout, les inspections du travail n’exigent que rarement des entreprises un rapport dans ce domaine. Un inspecteur du travail est orienté sur la sécurité et n’a ni le temps ni la formation de faire des investigations d’hygiène. Très rarement, les inspecteurs du travail remontent vers nous pour nous signaler un problème possible en matière de santé au travail.

Aucun canton ne s’est montré intéressé?

Non. La réponse est toujours: qui va payer? Les cantons se limitent au budget perçu de la CFST, la Commission fédérale de coordination pour la sécurité au travail, qui finance uniquement des activités de prévention des accidents. Beaucoup de cantons disent qu’ils ne peuvent pas mordre sur les compétences de la SUVA. Ce qui est faux, on peut aller dans les entreprises pour faire de la santé au travail. Dans le Jura, ce n’est pas qu’on a trop de sous. Nous avons juste constaté que la Loi sur le travail donne aux cantons un devoir de surveillance en la matière; l’inspection du travail et la santé au travail font partie d’un tout.

Quel bilan tirez-vous de ces 32 ans d’activité comme hygiéniste cantonal?

L’hygiène du travail permet d’augmenter considérablement la qualité de l’inspection du travail. Dans le Jura, les entreprises savent ce qu’est la santé au travail, nombre d’entre elles ont pris en compte cet aspect-là et je pense que notre action a aidé à aller dans le bon sens. Cela veut dire aussi peut-être, je l’espère, que les travailleurs chez nous ont de meilleures conditions de travail.

Est-ce que vous avez des regrets?

Il y a plein de projets que je n’ai pas pu mener à bien faute de temps. Du genre: est-ce que l’utilisation des fibres céramiques réfractaires, qui ont remplacé l’amiante, sont sûres sur les postes de travail? Il y a des fabricants de fours qui les utilisent, il faudrait aller voir et mesurer. La question de l’exposition au cobalt me tient aussi à cœur, le Covid-19 m’a empêché de m’y pencher avant de partir. Je laisse toute une liste de travaux possibles à mon successeur.

A part le LIST, de quoi êtes-vous le plus fier?

Surtout d’avoir propagé l’idée de l’impact du travail sur la santé. En 2001, avec deux collègues genevois, nous avons publié une étude sur le coût économique des mauvaises conditions de travail en Suisse. Nous avons montré que c’était entre 6 et 12 milliards de francs par an, aujourd’hui on doit être à 15 milliards et lorsqu’on parle d’économies dans la santé, je sais où il faut les faire.

Je suis également satisfait de tout le foin que nous avons fait avec Michel Guillemin autour de l’hygiène du travail, pour faire connaître cette discipline et avoir une approche plus large des conditions de travail.

Au niveau jurassien, je suis très fier du travail que nous avons fait avec l’assainissement de la décharge de Bonfol. On n’avait jamais vu dans ce pays des ouvriers aussi protégés que ceux-là. Nous nous sommes parfois opposés à la SUVA, notre démarche allant au-delà de ses exigences. Mais nous avons bien fait car, sans cela, les travailleurs n’auraient pas été correctement protégés.

Nous avons mené beaucoup de campagnes intercantonales et je suis particulièrement content de celle concernant les piscines publiques. Grâce à notre travail, une valeur limite aux émanations de trichloramine a pu être fixée.

Je dois aussi souligner que l’un des plus grands industriels du canton, avec qui j’ai eu de fortes confrontations, m’a récemment remercié de lui avoir ouvert les yeux. C’est une grande victoire pour moi, cela veut dire que, si on intervient avec un professionnalisme solide, les entreprises nous comprennent. Pas toutes évidemment… J’ai fini quelques fois au tribunal, mais on réussit à avancer, il ne faut pas lâcher le morceau et être prêt à prendre des coups.

Le Jura, canton modèle de l’inspection en période de Covid-19

Avec peu d’infections et de décès, le Jura s’est plutôt bien sorti de la première vague pour un canton frontalier situé aux portes de l’important foyer de contamination que constituait alors l’Alsace. Un résultat qui s’explique sans doute par la rapidité, le volume et la qualité des contrôles de l’application des mesures en matière d’hygiène et de distance que le Canton a menés. «Nous sommes intervenus rapidement sur les chantiers, explique Jean Parrat. Pour nous épauler, nous sommes allés chercher des fonctionnaires dans d’autres services de l’administration qu’on a formés aux contrôles Covid sur les chantiers. Ensuite, nous les avons envoyés chez les coiffeurs, dans les restaurants et puis partout ailleurs. On a travaillé comme des dingues. Pendant que les autres inspections du travail, la SUVA et le SECO étaient encore en train de se poser la question de quoi faire avec le Covid-19, nous avions déjà fermé 72 chantiers au 10 avril. Nous sommes allés très vite. Pas seulement pour embêter les entreprises, mais aussi les soutenir et les conseiller sur les mesures à mettre en place. Depuis trois semaines, par contre, le nombre de cas a explosé dans le canton, mais nous savons que cela ne vient pas des entreprises.»