«Maçons, votre retraite à 60 ans est menacée!»

Les syndicats genevois ont entamé une tournée des chantiers pour interpeller les maçons sur les menaces qui pèsent sur leurs conditions de travail.
© Thierry Porchet

Les syndicats genevois ont entamé une tournée des chantiers pour interpeller les maçons sur les menaces qui pèsent sur leurs conditions de travail.

Salaires, intempéries, retraite anticipée: rien ne va plus dans la construction. A Genève, les syndicats sensibilisent les travailleurs en vue des votations et du futur renouvellement conventionnel

Fin janvier, les syndicats genevois (Unia, Sit et Syna) ont entamé une tournée des chantiers pour interpeller les maçons sur les menaces qui pèsent sur leurs conditions de travail. L’Evénement syndical était présent lors d’une assemblée générale organisée après la pause de midi, sur un chantier du PAV (Praille Acacias Vernets). Une centaine de travailleurs ont répondu présent.

Les syndicalistes ont rappelé le refus des instances patronales nationales d’augmenter les salaires pour 2024. «Pourtant, les chiffres publiés par la Société suisse des entrepreneurs (SSE) elle-même confirme que le chiffre d’affaires dans le secteur a augmenté, ainsi que les bénéfices», souligne José Sebastiao, secrétaire syndical pour Unia. On parle de +1,7% au premier trimestre 2023 par rapport au premier trimestre 2022, et de +1,5% au deuxième trimestre. «La SSE l’a dit: ce n’est pas qu’il n’y a pas de marge, c’est qu’ils ne veulent juste pas donner plus aux travailleurs. Les patrons accorderont des augmentations au mérite, pour les plus investis et les plus compétents», s’indigne le responsable syndical.

Patrons genevois en sourdine

L’espoir d’obtenir un accord au niveau cantonal est maigre. «Les patrons genevois refusent d’entrer en matière, ils sont totalement alignés sur leur centrale», regrette Thierry Horner, secrétaire syndical pour le Sit, qui ajoute que ceux-ci n’ont même pas répondu à la dernière demande de négociations. Et pourtant, les carnets de commandes sont pleins. «Dans le cadre de la transition énergétique, le Canton de Genève a décidé d’investir 12 milliards de francs jusqu’en 2030. A côté de ça, le patronat redouble d’imagination pour économiser sur le dos des travailleurs: licenciement des travailleurs âgés, sous-traitance en cascade et recours abusif au travail temporaire», poursuit le syndicaliste.

Une attitude scandaleuse et irresponsable, selon Unia, dans l’une des villes les plus chères du monde où l’inflation et la hausse des charges font rage. «Vous auriez dû obtenir 5% d’augmentation cette année, mais la SSE genevoise n’a pas voulu se distancier de sa centrale, renchérit José Sebastiao. Nous demandons maintenant que les entreprises qui ne jouent pas le jeu et n’ont pas augmenté leurs travailleurs n’obtiennent pas les mandats publics.»

Retraite anticipée en péril

Les syndicats ont profité de cette tribune pour sensibiliser les travailleurs présents aux votations à venir, à savoir le 13e rente AVS et l’initiative des Jeunes PLR qui demande une augmentation de l’âge de départ à la retraite à 66, voire 67 ans. «Ce deuxième objet, s’il passe, aura forcément une incidence sur votre retraite anticipée, qui ne sera sans doute plus à 60 ans mais à 61 ou 62 ans comme le modèle permet de partir cinq ans avant l’âge légal de la retraite», alerte Thierry Horner. «Attendez-vous à ce que la retraite anticipée, obtenue de haute lutte en 2002, soit attaquée dans les années à venir! Ils veulent vous faire bosser jusqu’au tombeau.»

Et de fait, dans son journal*, la SSE incite clairement les maçons à retarder leur départ à la retraite, notamment pour ne pas aggraver la pénurie de main-d’œuvre. Dans un éditorial, le vice-directeur Michael Kehrli écrit: «Aujourd’hui, même à 60 ans, les collaborateurs sont en forme et pourraient rester actifs. Ils représentent donc une main-d’œuvre précieuse qu’il ne faut pas perdre.» Plus loin, une page est consacrée à un ferrailleur de 70 ans encore actif, «toujours en pleine forme». Et si l’on continue, on peut lire dans ces colonnes que «la retraite à 60 ans n’est plus une nécessité depuis longtemps» et que «même après 60 ans, les collaborateurs n’appartiennent de loin pas encore au passé»… Les jeunes ou futurs retraités présents à l’AG qui ont témoigné pour nous sont loin de penser la même chose (lire ci-dessous).

A l’inverse de la SSE, les syndicats appellent donc les travailleurs, et leurs proches, à voter contre «l’initiative sur les rentes» des Jeunes libéraux-radicaux. Et évidemment, pour la 13e rente AVS.

Plaintes pénales en cours

Enfin, les syndicats ont évoqué la question des intempéries. «Aujourd’hui, 25 janvier, il fait 12 degrés avec un grand soleil, je vous laisse imaginer cet été, a lancé Pedro Leite, secrétaire syndical pour Syna. La situation est bloquée à Genève à cause d’un désintérêt politique.» Celui-ci rappelle l’existence d’un modèle vaudois qui pourrait inspirer les partenaires sociaux au bout du lac. «L’été dernier, de nombreuses entreprises ont fait bosser les maçons sous 37 degrés, c’est inadmissible. Quatre d’entre elles ont été dénoncées pénalement pour mise en danger de la santé et de la sécurité des travailleurs.» Les procédures sont en cours.


Journal suisse des entrepreneurs, éditions 11+12 de 2023.


Une grande Assemblée générale des maçons genevois aura lieu ce soir, vendredi 9 février, à 18h30, à l’Université ouvrière de Genève (UOG). Au programme, une discussion sur les salaires 2024 et l’âge de la retraite.

Témoignages

AntonioAntonio, 61 ans

«Je suis à la retraite depuis un an et demi après 30 ans de maçonnerie, mais mes dernières années, je les ai faites à 50%. Nous, les maçons, avons beaucoup de mal à arriver en forme à la retraite. On ne peut donc pas accepter l’initiative des Jeunes PLR, qui ne connaissent rien à notre travail sur les chantiers. Je les invite à faire un stage dans le gros œuvre et on reparle ensuite de l’âge de départ à la retraite. Déjà aujourd’hui, à partir de 55 ans, les collègues sont souvent tout cassés. Les travailleurs âgés sont licenciés et remplacés par de jeunes intérimaires. Et personne ne veut des anciens. Et on veut nous rallonger l’âge de la retraite? C’est scandaleux! Nous devons nous battre pour nos droits!»

AdelinoAdelino, électricien, 61 ans

«Regardez, je suis tout bloqué des doigts, je n’arrive plus à les bouger comme je veux. J’ai aussi un problème au genou et j’ai été opéré de plusieurs hernies au niveau du ventre. J’aurai 62 ans au mois de mai et je pourrai enfin bénéficier de ma retraite anticipée du second œuvre, mais dans quel état? Après 43 ans de travail en Suisse, je finis ma carrière en arrêt. Le médecin me l’a bien expliqué: ma maladie a été accélérée et amplifiée par mon métier et ses conditions. Comment imaginer aller jusqu’à 63, 64 ans ou encore plus?»

JoaoJoao, retraité de 60 ans

«Après 30 ans de maçonnerie à Genève, je suis à la retraite depuis septembre 2023. J’ai réussi à aller jusqu’au bout, plutôt en forme, mais ce n’est pas le cas de nombreux collègues. C’est maintenant que les problèmes de santé arrivent pour moi… Arrêter au-delà de 60 ans, c’est trop. En trois décennies de carrière, j’ai pu voir que le travail s’est intensifié et qu’il y a toujours moins de personnel. Les conditions de travail sont de plus en plus dures. Cet été, mon employeur, actif dans le génie civil, nous a demandé de continuer à bosser malgré la canicule: ce sont des inspecteurs qui ont fait arrêter le travail. On ne peut pas continuer comme ça!»

BekirBekir, futur retraité

«Je travaille dans le bâtiment depuis 34 ans. C’est un métier dur. On travaille dans le chaud, dans le froid, sous la pluie, c’est éreintant. Déjà, quand on arrive à 60 ans, on est démolis. Regardez, je suis à une année de la retraite anticipée, et je suis actuellement en arrêt maladie, car j’ai dû être opéré des jambes. Alors quand j’entends parler de rallonger le départ à la retraite à 66 ou 67 ans pour tous, ça me choque. Nous devons préserver notre retraite à 60 ans!»

(Photos Thierry Porchet)