Vulnérabilité créative

«Je m’inspire surtout de la nature, des textures: brins d’herbe, écorce d’arbre, pelage, etc. La matière et ses transformations me passionnent», indique Jean Morisod.
Peintre et dessinateur, Jean Morisod cherche à travers son art sérénité et harmonie. Une quête guidée par la répétition de traces et de hasards dirigés. Beau et hypnotique.
Son attitude, posée, masque une personnalité plutôt tourmentée, soumise à des ascenseurs émotionnels. C’est un Jean qui tantôt rit et tantôt pleure – une expression souvent utilisée par sa famille pour le qualifier. «Je suis trop sensible. Je peux être rapidement touché. Comme si je n’avais pas de peau», confie Jean Morisod, qui n’en cultive pas moins l’humour, y compris noir, et affirme ne jamais passer un jour sans rire. «Je dois accepter l’ironie et la tristesse du monde», ajoute le Valaisan de 44 ans, qui a trouvé dans le dessin et la peinture une manière d’appréhender la vie et peut-être de canaliser ses états d’âme. «Impossible de me passer de création. Je me balade toujours avec un cahier. Et ne m’ennuie jamais dans mon atelier.» Un espace où cet artiste compose essentiellement des tableaux abstraits, des paysages intérieurs, fruits d’une gestuelle itérative créatrice de mouvements. Des œuvres monochromes ou aux tonalités restreintes, hypnotiques, spontanées avec un côté primitif et des hasards dirigés.
Répétition méditative
«Ce qui m’intéresse, c’est le lien entre le geste et la trace. La répétition et son caractère méditatif. Je m’inspire surtout de la nature, des textures: brins d’herbe, écorce d’arbre, pelage, etc. La matière et ses transformations me passionnent», indique Jean Morisod, qui additionne les traits et exploite également les accidents, les imprévus, les maladresses pour créer ses toiles à l’acrylique ou ses dessins à l’encre. «Le réalisme ne m’intéresse pas. Trop enfermant», ajoute l’artiste, qui ne boude pas pour autant des créations plus figuratives. Il a notamment illustré le monde de Little Nemo in Slumberland («Le petit Nemo au pays du sommeil»), laissant libre cours à sa veine poétique. Le passionné s’intéresse aussi aux outils – des pinceaux, bien sûr, mais aussi, plus étonnant, des seringues, «très contraignantes». Et insiste sur sa volonté d’expérimenter. «Ce que je cherche au final? Probablement du calme, de la sérénité, de l’harmonie. L’art est un des moyens que j’ai trouvés. Il me procure une sensation agréable que j’espère partager.» Jean Morisod n’hésite pas non plus à prendre des risques. Notamment à travers des performances en direct.
Le goût du défi
«J’interviens régulièrement lors de concerts, ici et à l’étranger, et dessine, sans filet, devant le public. Des improvisations qui m’obligent à accepter les erreurs et les imperfections. Et me font avancer.» Cette approche génère beaucoup de trac, mais Jean Morisod aime les défis. Et, son appréhension maîtrisée, il apprécie ce moment où le monde se réduit à ce seul présent et à la solidarité qui le lie aux autres artistes sur scène. Polyvalent, le quadragénaire est aussi régulièrement appelé à créer des décors accompagnant des productions musicales. Ses maquettes illustreront notamment le spectacle Tant qu’il y aura des arbres, présenté à Monthey*. «Il s’agit d’une représentation qui lie théâtre, cinéma et musique. Et qui parle des enfants victimes de la guerre», précise le Valaisan, le cœur bien accroché à gauche. «Mais je ne ferai jamais de politique. Je déteste la langue de bois, les fausses alliances, le copinage», ajoute cette personne entière, qui place en tête de ses valeurs la fidélité, la loyauté, l’amitié et, plus largement, l’humanité. Jean Morisod s’engage aussi au niveau environnemental, partageant son inquiétude sur la dégradation de la nature. «Je circule le plus souvent à vélo ou en transports publics. Et nous prenons garde à consommer des produits locaux», souligne cet homme marié et père de deux adolescents.
Vu d’en haut...
Pour se ressourcer, Jean Morisod pratique le parapente. Une activité autant prisée pour les ailes qu’elle lui donne – «Les oiseaux m’ont toujours fasciné» – que pour la découverte de la région. Des étoiles plein les yeux, il évoque le vent dans les oreilles, les paysages extraordinaires survolés, les animaux aperçus. «J’ai surplombé des arêtes à 3000 mètres d’altitude, croisé des bandes de vautours qui vous regardent droit dans les yeux, observé des familles de chamois, etc.» Heureux dans les airs, ce contemplatif l’est aussi à arpenter les forêts qui nourrissent son inspiration artistique. A se balader dans des gorges de la région ou au pied des Dents du Midi. A se baigner dans des lacs de montagne. «Mon bonheur passe par le sentiment d’une certaine liberté mais aussi de sécurité. Il est également directement lié à ma famille, mon entourage, mes amis. J’ai beaucoup de chance», assure Jean Morisod, qui confie croire en Dieu. Sans pour autant se référer à une Eglise en particulier. «La spiritualité est importante pour moi. Je prie. J’exprime ma gratitude.»
Céramiques et notes
Jean Morisod a été attiré dès son plus jeune âge par le dessin et la peinture. Mais sa volonté de s’inscrire aux Beaux-Arts sera contrariée par ses parents soucieux de son avenir. Il effectue alors des études en pédagogie, puis en philosophie et théologie tout en poursuivant des recherches dans son domaine de prédilection. Avant de se tourner vers... la céramique qu’il apprend à l’Ecole d’arts appliqués à Vevey. «J’avais vu à la télévision un documentaire sur un village de potiers en Asie du Sud-Est. Une révélation. J’ai été complètement séduit par cette discipline millénaire.» Au terme de son cursus, l’artiste crée des objets d’art et quelques pièces utilitaires, avant de décrocher un poste de professeur de travaux manuels à temps partiel, histoire d’assurer ses arrières. Et de revenir à ses premières amours. Multi-talents, Jean Morisod joue par ailleurs du piano et du ukulélé. «J’ai beaucoup de centre d’intérêts», se justifie-t-il presque, revenant une nouvelle fois sur sa chance et la richesse des liens noués. Et de conclure: «Je me laisse bercer tout en essayant d’être constamment une meilleure personne et en cultivant l’espoir...»
* Tant qu’il y aura des arbres, spectacle qui lie théâtre, cinéma et musique, du 30 avril au 4 mai, à 19h, et le dimanche, à 18h, salle du Kremlin à Monthey.