Comment semer des graines dans les déserts syndicaux

Le travail de terrain, la capacité à saisir les opportunités mais aussi la convivialité favorisent l’adhésion de membres. Unia Vaud est par exemple parvenu à mobiliser des assistantes en pharmacie (près de 150 syndiquées) luttant pour la conclusion d’une Convention collective de travail dans leur branche.
Pour être plus fort, Unia a besoin d’accroître sa présence dans un maximum de branches et de syndiquer de nouveaux membres. Exemples de méthodes qui ont réussi.
Il n’y a pas de miracle, la force des syndicats dépend du nombre de leurs membres et de leur capacité de mobilisation. Pour Unia, la plus grande organisation interprofessionnelle de Suisse, l’enjeu est donc d’être présent dans un maximum d’entreprises, et de ne pas laisser subsister de déserts syndicaux. Mais si le travail de terrain est incontournable pour recruter de nouveaux adhérents et les inciter à s’engager activement, ce n’est pas toujours simple. Dans certaines branches, les travailleurs et les travailleuses manquent en effet de culture syndicale. Il arrive aussi que l’accès aux lieux de travail soit ardu, soit parce qu’il s’agit d’activités très mobiles, soit parce que les patrons s’efforcent de tenir les secrétaires syndicaux à distance. Il faut alors développer d’autres stratégies.
A Unia Vaud, le thème de la construction syndicale a été intégré à la formation de base des militants, en donnant des exemples des succès obtenus. Ainsi, dans le domaine des échafaudages, on est passé d’une seule séance de comité en 2016 à quatre en 2024. Et alors que seules deux entreprises y étaient représentées, on en compte neuf aujourd’hui. Les premières assemblées générales réunissaient moins d’une dizaine de personnes, mais désormais il y a plus de trente participants.
Trouver le bon endroit
Pour arriver à ce résultat, Jean-Michel Bruyat, secrétaire syndical en charge des échafaudeurs à Unia Vaud, n’a pas hésité à prendre son bâton de pèlerin. «J’ai commencé à faire du tractage devant les dépôts de matériel. C’est le meilleur endroit où trouver les échafaudeurs, parce qu’ils changent sans arrêt de chantier. Là, on est sûr de les rencontrer le matin, à l’embauche.» Au début, l’accueil n’était pas forcément chaleureux: «On me regardait de travers. Les travailleurs n’osaient pas montrer leur intérêt devant le patron, mais à la longue, ils se sont habitués à me voir revenir régulièrement.» Le syndicaliste mène aussi un travail d’investigation pour connaître les chantiers en cours et les lieux où les échafaudeurs ont l’habitude de prendre leurs pauses. «J’ai identifié six cafés ou stations-services dans le canton, où se réunissent parfois les salariés de plusieurs entreprises. Comme il n’y a pas les patrons, on peut discuter plus ouvertement.»
En premier lieu, Unia Vaud a ciblé l’une des plus grosses boîtes de la branche des échafaudages en Suisse. «Cela nous a permis d’améliorer la convention collective, car cette entreprise a une grande influence au sein de l’association patronale, raconte Jean-Michel Bruyat. Et quand on négocie une bonne CCT, ou qu’on gagne des cas au tribunal, cela se sait et on marque des points non seulement auprès des salariés, mais aussi auprès des employeurs. Certains finissent même par nous laisser entrer dans les entreprises pour organiser des réunions.»
Simon de Benoit, secrétaire syndical en charge des paysagistes depuis 2018, confirme la prégnance du travail de terrain: «C’est essentiel d’aller voir les gens sur leurs lieux de travail, de leur montrer qu’on existe. Mais c’est une tâche sans fin, il faut repasser souvent. Nous avons beaucoup élargi notre périmètre d’intervention et, aujourd’hui, nous visitons régulièrement vingt-cinq entreprises paysagistes dans le canton.» Cela a porté ses fruits et le comité de branche a compté jusqu’à une vingtaine de membres actifs. «Malheureusement, le Covid a changé la donne et, depuis, nous avons un peu plus de peine à faire venir les gens.»
Saisir les opportunités
Pour Gwenolé Scuiller, secrétaire syndical en charge de la pharmacie à Unia Vaud, le travail de terrain est évidemment important, mais il ne fait pas tout: «Il faut aussi savoir saisir les opportunités. Ce qui n’est pas toujours évident, car nous avons en permanence l’esprit occupé par les urgences du quotidien.» En ce qui le concerne, le point de départ a été le jour où une connaissance l’a mis en contact avec des employées de pharmacie qui se plaignaient de leurs conditions de travail. «Nous avions alors très peu de membres dans cette branche, se souvient-il. En discutant avec ces salariées, j’ai compris qu’il y avait quelque chose à creuser. Et ces personnes ont ensuite soudé tout un collectif autour d’elles. En général, quand on syndique une personne, les collègues suivent. Mais après, il est très important de responsabiliser les membres et d’en faire les moteurs de la construction syndicale, sinon, ça ne prend pas.» En l’occurrence, le déclic s’est produit vers 2021-2022: «Nous sommes alors passés d’environ 20 membres à plus de 80, détaille Gwenolé Scuiller. Aujourd’hui, nous en comptons près de 150 dans les pharmacies du canton, dont une trentaine sont actifs.»
Des progrès similaires ont également été réalisés dans la blanchisserie ou dans la logistique, des branches qui étaient encore impénétrables il y a peu, et qui connaissent des conditions de travail extrêmement précaires. «Il n’y a pas de vérité absolue, remarque cependant Maurizio Colella, responsable de la formation des militants à Unia Vaud. On pourrait être tentés de transposer dans les déserts syndicaux les méthodes qui ont été appliquées dans les branches où Unia est fort, mais ça ne marche pas forcément. On doit s’adapter à chaque situation et à l’évolution du monde du travail.»
Il y a encore un aspect que soulignent les syndicalistes, c’est l’importance de la convivialité: «Il faut savoir mêler le militantisme à la camaraderie, considère Jean-Michel Bruyat. Une réunion, c’est également l’occasion de boire un verre et de passer un bon moment ensemble.» Gwenolé Scuiller est du même avis: «Les séance de comité doivent aussi avoir un côté divertissant, pour que les gens acceptent de sacrifier une soirée qu’ils auraient pu passer avec leur famille.»