Dans son nouveau documentaire, le réalisateur Samir plonge dans l’histoire de la classe ouvrière immigrée de l’après-guerre à nos jours, sans oublier le rôle des syndicats.
Un titre intrigant où la notion de merveilleux relève plutôt de l’ironie: La transformation merveilleuse de la classe ouvrière en étrangers. Car le documentaire qui le porte retrace surtout la violence du statut de saisonnier et, plus largement, de la position de la Suisse face à l’immigration, italienne surtout, mais pas seulement. Il fourmille ainsi d’interviews, en Suisse et en Italie, d’images d’archives de médias et de films, d’histoires avec un petit et un grand «H», de photos de famille et de documents publics, de chansons, de lieux, ainsi que de moments d’animations surréalistes imageant le parcours de Samir, le réalisateur suisse-alémanique d’origine irakienne. Les premières séquences retracent l’exil de sa famille dans les années 1960. Samir souligne ainsi les différences de parcours migratoires. Lui a eu la chance de voyager en train, avec l’Orient-Express, alors que nombre d’exilés de nos jours risquent, ou perdent, leur vie en mer.
En tant qu’étranger, il s’est toutefois toujours senti très proche des saisonniers qui venaient du sud de l’Europe pour échapper à la pauvreté.
«Les travailleurs invités», les appelait-on en Suisse alémanique. Mais à quel prix? Catia Porri, photographe, l’une des nombreuses personnes interviewées du film, raconte avoir dû se cacher pendant trois ans. Elle fait partie de ces «enfants du placard», ceux qui se faisaient tout petits sous les jupes de leur grand-mère ou dans les coffres des voitures pour passer la frontière, ceux à qui on imposait le silence et qu’on cachait.
Les enfants qui avaient la chance d’être scolarisés, eux, n’étaient que trop rarement aiguillés vers les hautes écoles. Vania Alleva, présidente d’Unia, se souvient d’une enseignante qui pensait que les études n’étaient pas faites pour elle. «J’ai voulu lui prouver le contraire…» explique-t-elle face à la caméra.
L’espoir d’une vie meilleure
Le film rappelle qu’au sud de l’Italie, il n’était pas rare de vivre sans eau courante ni électricité, un trou dehors en guise de toilettes... Motivé par l’espoir d’une vie meilleure et de meilleures conditions économiques, le statut de travailleur saisonnier était toutefois peu enviable. Dès la frontière, les immigrés devaient prouver leur bonne santé en passant des examens de santé, avec ce sentiment de n’être qu’un numéro. Logés dans des cabanes, sans chauffage et insalubres, certains se souviennent même avoir dormi dans des caves ou même des cabines téléphoniques.
Le documentaire témoigne ainsi de la dureté du statut de travailleur saisonnier. Il relaie la douleur ressentie par les familles séparées, ces jeunes enfants qui, restés au pays, ne reconnaissaient parfois même plus leurs parents... La parole se libère dévoilant des blessures indélébiles. Mais aussi des souvenirs de solidarité et même d’émancipation, notamment celle des femmes.
La transformation merveilleuse de la classe ouvrière en étrangers évoque également la catastrophe de Mattmark, en 1965: 88 morts sur le chantier de ce barrage, 17 accusés acquittés lors d’un jugement dont les frais devront être pris en charge, pour moitié, par… les familles des victimes. Un tournant toutefois, selon Toni Ricciardi, politicien et historien, dans le regard porté sur la migration. Pour la première fois, l’opinion publique réalise l’importance des immigrés dans le développement du pays. Cela n’empêchera pas les partis d’extrême droite de parler d’Ueberfremdung, traduit dans le documentaire par «sur-étrangisation», et à une grande partie des citoyens de voter oui à l’initiative Schwarzenbach, le 7 juin 1970, refusée de justesse.
Nouvelles immigrations
Très engagé dans les mouvements syndicaux et de gauche radicale, Samir n’hésite pas à critiquer également les forces conservatrices présentes alors dans les syndicats.
Le réalisateur partage aussi ses souvenirs de typographe, de militant, ainsi que tous ces moments inoubliables de fraternité dans les cercles italiens.
Son documentaire, qui suit une certaine chronologie, dépasse l’abolition du statut de saisonnier en 2002. Depuis, les discours xénophobes ne se sont pas tus. Les immigrés continuent de faire le travail que ne veulent pas faire les Suisses, que ce soit dans la restauration, la construction, l’agriculture ou les soins… Les anciens travailleurs italiens posent à leur tour – comme le dit la voix off qui accompagne le spectateur tout au long du documentaire – un regard méfiant sur les nouveaux arrivés. Au sud de l’Italie, de là où sont partis tant d’ouvriers, les exilés africains sont à leur tour exploités, et vivent dans des ghettos. Mettant en lumière les recoins sombres de la prospérité suisse, Samir, avec La transformation merveilleuse de la classe ouvrière en étrangers, réussit toutefois à garder une lueur d’espoir et à continuer, non sans critiques, à croire dans les forces progressistes de gauche.