Non-respect des droits des salariés

Le représentant du canton, caramels à la main devant la banderole de revendications.
© Olivier Vogelsang

Des employées licenciées par Gainerie Moderne ont remis des caramels symbolisant la mollesse de l'Etat, ainsi qu'une lettre  au secrétaire général du Département de l’économie et de l’emploi, à l’intention des autorités compétentes. Elles demandent une plus grande implication du Canton de Fribourg pour préserver les postes de travail et soutenir les salariés.

Procédure de consultation alibi, absence de plan social, dignité bafouée: soutenues par Unia, seize personnes congédiées par Gainerie Moderne ont déposé une requête aux Prud’hommes pour licenciement abusif. Et interpellé le Canton de Fribourg en raison de son inaction. Des caramels pour symboliser sa mollesse...

Vendredi 15 octobre, à 10h30 tapantes, une dizaine d’ex-employées de Gainerie Moderne se postent devant le Service de l’emploi du canton de Fribourg. Leur banderole résume leur colère: «Droits des salariées bafoués. Et le Canton n’a pas bougé.» Yolande Peisl-Gaillet, cosecrétaire régionale d’Unia, son collègue Yvan Corminboeuf, responsable du secteur industrie, et l’avocate Jacy Pillonel les accompagnent. Une employée licenciée prend la parole devant le secrétaire général du Département de l’économie et de l’emploi, Christophe Aegerter. Ce dernier est venu recevoir en mains propres la lettre de doléances à l’intention du conseiller d’Etat responsable de l’Economie et de l’Emploi et du chef du Service public de l’emploi. Elle explique: «Aujourd’hui, nous sommes seize personnes salariées à devoir nous adresser individuellement au Tribunal des prud’hommes pour recouvrer un peu de notre dignité après la situation intolérable que nous avons vécue ce printemps.»

Le 28 avril, 33 employés sur 74 étaient licenciés. La grande majorité sont des femmes d’origine portugaise, espagnole ou roumaine, de plus de 50 ans, ayant travaillé vingt ans et davantage chez Gainerie Moderne SA sise à Givisiez. L’entreprise d’emballage de luxe, fondée en 1960, a été vendue fin 2020 à l’industriel Sylvain Wenger après que la PME a perdu un gros client en Asie.

De l’inaction du Canton

Sur ces 33 personnes mises à la porte, la moitié a décidé de déposer une requête en conciliation au Tribunal des prud’hommes pour non-respect de la procédure de consultation. «Notre employeur s’est appliqué à ne pas permettre une consultation en bonne et due forme. Pire, il a promis un plan social dont on n’a jamais vu la couleur. Mais les destinataires de cette lettre connaissent notre histoire, ils ont été sollicités par Unia et notre avocate pour que le Canton intervienne au minimum dans son rôle de médiateur. Or, rien ne s’est passé, le Canton a brillé par son inaction et, aujourd’hui, nous en payons l’addition», a continué la travailleuse.

Si les employées présentes sont conscientes que c’est trop tard pour elles, elles demandent avec Unia que le Canton s’implique dans l’accompagnement de futures procédures de licenciement, en informant par exemple davantage les employeurs de leurs devoirs envers leur personnel; qu’un délai minimal adéquat soit fixé pour mener une procédure de consultation; et qu’une médiation, si nécessaire, soit assurée par ses soins. Face à ces revendications, Christophe Aegerter a brièvement rappelé que les autorités sont responsables de la création et du maintien des emplois dans le canton de Fribourg. Et a souhaité aux employées licenciées de trouver un nouveau travail.

Négociations alibis

Après l’action, en conférence de presse, Yolande Peisl-Gaillet souligne la brutalité d’un licenciement collectif et l’obligation pour l’employeur de procéder à une consultation des travailleuses et des travailleurs afin d’éviter les licenciements ou, du moins, d’en atténuer les conséquences. Face à Gainerie Moderne, Unia s’est heurté à un mur: pas de ressources, pas d’informations probantes, pas assez de temps à disposition. De surcroît, la commission du personnel a démissionné rapidement. «C’était une commission alibi qui n’a jamais été formée. Elle s’est retrouvée démunie. Alors que, dans cette situation, elle avait un rôle primordial à jouer pour trouver une solution», dénonce Yvan Corminboeuf, rappelant que le syndicat offre des formations pour les délégués syndicaux.

«Finalement, nous avons proposé un plan social, au moins pour atténuer les effets des licenciements. Mais il a été balayé avec dédain par la direction qui en a toutefois promis un, qu’elle n’a cessé de retarder au point de finalement le suspendre lorsqu’elle a reçu les premières oppositions aux licenciements», précise la cosecrétaire régionale. Elle ajoute: «S’il y avait eu une réelle volonté de soutenir les salariées, un plan social aurait été mis en œuvre et il n’y aurait aucune procédure à mener. Face à ce drame humain, il est aussi important de thématiser le fait que le Canton a un devoir de préserver les emplois, et de soutenir les employés.»

Aux Prud’hommes, l’entreprise risque de devoir payer deux mois de salaire. Pas plus. Les salariées, elles, au chômage, perdent déjà chaque mois 30% de salaire. «Ça fait mal, souligne une employée. Il y a eu aussi les dix jours de délai d’attente non payés, alors que ce n’était pas notre faute. Et puis, on est toutes un peu vieilles pour être engagées…»

«On va trouver!» lance une autre, avec espoir. Pour l’heure, solidaires, elles ont trouvé le courage de lutter pour leurs droits.

Témoignages d’employées

«J’ai 53 ans et j’ai travaillé 24 ans à Gainerie Moderne. Ils ont mis à la rue les employés qui étaient là depuis le plus longtemps, même un monsieur qui avait 38 ans de maison. A 60 ans, où va-t-il trouver un poste? Même dans mon cas, je ne vois pas. Je travaillais à la production: la construction de boîtes, d’emballages, d’écrins très chers pour des montres de luxe hors de portée de mon porte-monnaie. J’ai adoré mon métier. J’y allais avec beaucoup de plaisir. On avait un gentil patron, avant qu’il ne décide de vendre l’automne passé. Cela nous a un peu stressés. Depuis le licenciement, je pleure chaque jour. Je n’arrive pas à accepter. Et je rêve très souvent du travail: la nuit dernière, j’étais réengagée.»

«Je travaillais depuis 22 ans dans les bureaux. Le 28 avril, la RH est venue chuchoter à mon oreille, ainsi qu’à d’autres de mes collègues, qu’on devait se réunir dans une salle. Le directeur a expliqué nos licenciements par le fait qu’il y avait trop de gens qui se cachaient derrière les autres! C’était odieux! Je peux comprendre qu’on nous dise que les charges salariales sont trop élevées et que des licenciements sont nécessaires, mais on mérite du respect. A la fin de la séance, nous avons eu une heure pour ranger nos affaires, rendre nos clés, dire au revoir aux collègues. En arrivant à nos bureaux, nos accès à nos ordinateurs étaient déjà fermés. Plusieurs ont pleuré. On ne nous faisait même pas confiance! C’est très difficile, aussi pour les employés qui sont restés et travaillent aujourd’hui sous pression. En quelques mois, depuis le rachat, cette entreprise familiale s’est transformée en un modèle où seul compte le business.»

«Au moment de l’annonce de nos licenciements, nous étions comme des moutons à l’abattoir.»

«A la production, c’est à fin mai qu’on nous a dit qu’on pouvait arrêter de travailler le jour même. J’étais enragée. J’ai jeté toutes mes affaires dans un sac poubelle. Au moins, j’étais libérée.»

«On n’a même pas eu le temps de finir le travail qu’on avait sur les tables. C’était comme si on avait commis une faute grave. On a été traitées comme de la m…»