Chapeaux, l’artiste!

Guido Fifrelin surprit son monde en arrivant un beau matin coiffé d’un inattendu chapeau blanc. Les couloirs de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée) se mirent à bruisser et les gazouilleurs à gazouiller: twiit, twiit, twiit. Pour l’un, la nomination de l’ancien chef de la sécurité de la Manip aux relations économiques lui était montée à la tête, pour l’autre, ainsi attifé, il se mettait à ressembler à Aragon dans sa période homosexuelle exubérante. L’étape juste avant La cage aux folles.

En fait, Guido Fifrelin n’avait pas changé de religion, comme on disait avec des regards lourds et des sous-entendus du même poids il y a quelques décennies, mais voulait rendre hommage à une méthode qui avait transformé sa vie de cadre. Cette méthode, visant à faire émerger la créativité, était couramment appelée «La Méthode des six chapeaux» et s’inspirait du concept de la pensée latérale développée par Edward de Bono. Non! pas le chanteur de U2 (en anglais «You too», à ne pas confondre avec «Me too»), optimisateur fiscal en Hollande, investisseur à Malte, autre paradis fiscal, grand prêtre de l’humanitaire et ami des puissants. Nobody is perfect, comme on dit à Hollywood. Donc pas Bono, Paul David Hewson pour l’état civil, mais bien Edward de Bono, psychologue, médecin et spécialiste des sciences cognitives. Il fallait bien ça pour s’aventurer sur les contreforts escarpés – les contreforts sont toujours escarpés, comme les contrées sont toujours lointaines et quelquefois inhospitalières – de la pensée latérale.

Mais qu’est-ce donc que la pensée latérale? Déjà que c’est compliqué de penser droit devant soi, si en plus, il faut le faire latéralement… En fait, la pensée latérale s’oppose à la pensée verticale. Ah? Nous voilà bien avancés. Et qu’est-ce que la pensée verticale? C’est la pensée courante, basée sur la cohérence, où chaque étape est validée. Quand vous pensez latéralement, vous vous en tapez de la cohérence. Vous dites n’importe quoi, enfin pas tout à fait, mais presque. Bon, on ne sait pas dans quel entourage vivait M. de Bono, mais perso, j’ai tout plein de gens autour de moi qui pensent latéralement, mais alors très latéralement, pour ne pas dire parallèlement. Tout en étant persuadés de penser verticalement.

Et les chapeaux, alors? Objets en trois dimensions, peuvent-ils être saisis par une pensée qui ne connaît que les deux dimensions du vertical et de l’horizontal? Vous me remettrez les copies en sortant.

Eh bien, les chapeaux sont là pour disloquer la pensée verticale et faire émerger la pensée horizontale, nécessairement plus créatrice. Ou créative, c’est comme il vous plaira. Pour disloquer la pensée verticale (j’espère que vous avez compris que c’est le méchant de l’histoire) à coup de chapeaux, il en faut six. De couleur différente: bleu, blanc, rouge, noir, jaune et vert. Maintenant attention, tenez-vous bien, ça se complique. Le chapeau bleu représente la métapensée ou le processus de réflexion. Bon, je vous avais prévenus, c’est l’animateur du groupe chargé d’être créatif. Parce qu’évidemment, tout cela se passe en groupe. Pourquoi l’animateur, ou l’animatrice, doit-il porter un galurin bleu? Mystère et boule de gomme latérale. Sûrement pour faire joli. Le chapeau bleu pose donc le chapeau blanc au milieu de la table (on le rendra à Fifrelin plus tard). Le chapeau blanc, c’est la réflexion objective et neutre. Le rouge, c’est les émotions, le jugement, la suspicion, les intuitions. Le noir, c’est le négatif, les échecs, les risques. Le jaune, c’est le bon côté des choses, l’optimisme, la positivité. Et le vert, c’est la créativité. Impérativement en dernier dans la succession des essorages de la pensée verticale à coup de chapeaux. Vous suivez?

Alors, prenons un exemple tiré de l’actualité. Vous avez vu qu’on voyageait beaucoup dans certaines communes de Suisse romande (Genève, Montreux, sans parler de certains Sainte-Crix qui font la route tous les jours pour se rendre à Lausanne…) et quelquefois aux frais de la princesse et surtout de ses manants. Comment être créatif dans une telle situation? M. ou Mme Chapeau Bleu va donc poser sur la table et, sous les yeux ébahis des participants, le chapeau blanc. Données factuelles et objectives: «Pierre Maudet a été invité en sa qualité de président du Conseil d’Etat à Abu Dhabi.» Paf, drapeau orange du coach. Ah, oui, parce qu’en plus, il faut un coach, qui accompagne l’animateur et vérifie que les idées émises sont bien en conformité avec la couleur du chapeau – ça commence à coûter bonbon ce truc des galures, dites! – Drapeau orange, parce que «en sa qualité de président du Conseil d’Etat» est contesté. C’est donc un soupçon, pour le chapeau noir. Ah, ben non, il a expliqué ensuite qu’il avait menti, que ce n’était pas un voyage privé! Mais quelle émotion: chapeau rouge! J’espère qu’il va s’en sortir: chapeau jaune! Chapeau vert: et si Maudet se recyclait dans une agence de voyages? Du genre «dernière minute». L’une d’entre elles garantit sur son site que, concernant les voyages vers Abu Dhabi, «vous avez la possibilité de partir sans puiser dans vos économies avant le départ». Du nanan pour Maudet.