«Il n’y a pas de liberté sans luttes»

Frédéric Hausamman, portrait
© Thierry Porchet

Réalisateur engagé, Frédéric Hausammann estime nécessaire l’avènement d’une nouvelle révolution, «une émancipation fraternelle où les personnes arrêteront de perdre leur vie à la gagner».

Auteur d’un documentaire sur la grève générale, Frédéric Hausammann rend hommage aux ouvriers

Un cinéma pop. C’est en ces termes que Frédéric Hausammann résume son travail de réalisateur. Pop au sens de populaire et de musical. «J’aime parler du peuple en tant qu’acteur de l’histoire. Et j’adore la musique pop, celle qui fait danser dans les boîtes de nuit. Même si je le fais moins depuis que je suis papa», sourit le Lausannois, auteur du documentaire 1918: L’affrontement de la grève générale. Au début de ce mois historique, sa diffusion par la Radio télévision suisse*, coproductrice, lui a permis de surcroît de toucher un large public. Un film qui se veut facile d’accès, mêlant dimensions dramatiques, narration au présent et musique haletante créée par le compositeur Benoît Corboz. Pédagogique surtout de la part d’un cinéaste qui enseigne régulièrement, essentiellement par passion de l’échange avec la nouvelle génération et avec pour mission de «former à réfléchir». Un moyen aussi pour le quadragénaire de rester à la page et de conserver «l’étincelle révoltée de la jeunesse».

Marqué par plusieurs professeurs lors de ses études en sciences politiques à l’Université de Lausanne – dont Hans-Ulrich Jost, l’un des historiens présents dans le documentaire – Frédéric Hausammann est résolument de gauche. Journaliste audiovisuel, puis de presse où il trouve «une souplesse propice à la subtilité», il se tourne ensuite vers l’enseignement de la culture générale auprès d’apprentis, avant de tout quitter pour l’Ecal (Ecole cantonale d’art de Lausanne). «A 41 ans, père de deux enfants, c’était une grande décision pour moi.» Une année plus tard, il reprendra son chemin d’autodidacte et son rôle d’enseignant, dans le privé cette fois.

Auparavant, en 2013, la sortie de son documentaire Bouge!, sur l’histoire de la Dolce Vita, le fait connaître en tant que réalisateur. Une plongée dans la jeunesse lausannoise des années 1980, avec la volonté de rendre visible la marge, cette contre-culture qu’il chérit, «car c’est là où se nichent des espaces de véritables libertés». «Ces interstices permettent la naissance des idées de demain», ajoute celui qui a notamment participé à l’association de vidéastes Zebra, contribué à créer le festival underground LUFF, ainsi qu’un collectif contre la destruction des salles du buffet de la gare. «On a obtenu du Canton que le futur Musée des Beaux-Arts, à côté de la gare, dispose d’une grande salle de réunion. On se bat encore pour qu’elle soit publique et bon marché.»

Des conquêtes sociales

Il y a trois ans, le féru d’histoire politique s’immerge dans la grève générale de 1918, «un sujet au carrefour de différentes problématiques». Son message principal? «Il n’y a pas de liberté sans luttes. Les progrès sociaux ne viennent pas de concessions, mais bien de conquêtes, en Suisse comme ailleurs. C’est important de faire exister ce passé des luttes ouvrières et de montrer leurs contributions à notre système social. Si ce documentaire donne le goût au public d’en savoir plus, j’en serais très heureux. Il faut reconnecter les Suisses à leur propre histoire, celle de combats contre les privations et les angoisses face à la misère.» Et Frédéric Hausammann, disert, d’ajouter: «Dans mon film, je n’ai pas eu besoin d’être militant, il suffisait de rappeler les faits pour réhabiliter la mémoire ouvrière; rétablir la vérité, lever l’insulte faite à la classe ouvrière d’avoir voulu faire croire à un complot bolchevique. Cette grève générale représente un moment clé où la Suisse a basculé.»

Prônant l’égalité entre tous les humains et le progrès social, il estime qu’une nouvelle révolution est nécessaire, «pour éviter de tous mourir sous les déchets». Sous quelle forme? Frédéric Hausammann se tait quelques secondes, pèse ses mots, avant de lâcher: «Celle d’une grande émancipation fraternelle, dans laquelle les gens vont arrêter de perdre leur vie à la gagner. Etre riche au moment de sa mort, à quoi ça sert? Les gens sont aliénés par leur travail et l’accumulation d’objets.» Sans se référer au mouvement de la décroissance, Frédéric Hausammann se déplace à vélo, n’a pas de voiture, consomme peu et a passé ses dernières vacances à Besançon. «L’avenir est à mon sens dans la fécondation mutuelle de la pensée socialiste et écologiste.»

Gramscien, il cite la formule du penseur politique italien: «Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté». «Les infos donnent envie de se flinguer tous les soirs. Mais quand tu vois les gens qui s’activent et militent, ça fait chaud au cœur. Les seuls combats perdus d’avance sont ceux qu’on refuse d’engager.»

Si faire de la politique lui a effleuré l’esprit, il avoue se sentir davantage à sa place dans le maniement des outils culturels, tout en ajoutant: «Les élections au tirage au sort permettraient à chaque citoyen de faire de la politique. Ce serait un pas important pour une véritable démocratie. Je suis pour une radicalité démocratique. La démocratie partout, qui ne s’arrête pas à la porte des entreprises. Il y a encore beaucoup de territoires à conquérir.»


* 1918: L’affrontement de la grève générale, à voir ou à revoir sur https://pages.rts.ch/docs (jusqu’à fin novembre).

Projection gratuite le 12 décembre à 20h30 à la Maison de quartier sous-gare à Lausanne, en présence du réalisateur invité par l’AEHMO (Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier).