Nomade, malgré elle

Portrait d'Omeima Abdeslam
©Thierry Porchet

Omeima Abdeslam rêve de retourner vivre sur ses terres, libérées.

Saharaouie, Omeima Abdeslam se bat pour le droit à l’autodétermination de son peuple

«La naissance de mes enfants sont le symbole de l’instabilité vécue par mon peuple.» C’est ainsi que résume Omeima Abdeslam les plus de quarante années de luttes du peuple saharaoui.

Il y a 18 ans, sa fille aînée naissait sous une tente de réfugiés dans la chaleur du désert algérien à Tindouf. Sept ans plus tard, son fils voyait le jour prématurément à Las Palmas, dans les Canaries, îles espagnoles où Omeima Abdeslam passait quelques mois par année pour les besoins financiers de sa famille et par souci d’indépendance économique. Ingénieure de formation, elle travaillait alors comme femme de ménage, chez des particuliers ou dans des hôtels, au noir. Enfin, il y a six ans, son benjamin poussait son premier cri à Helsinki, en Finlande. Omeima Abdeslam y était alors représentante du Front Polisario. Avant de venir en Suisse en 2013, à Genève, pour la même fonction à l’ONU. «Je n’ai pas d’adresse fixe. Ne pas avoir un home sweet home me manque beaucoup. Toute ma vie tient dans une valise», murmure la militante de la cause saharaouie, sans jamais se départir de son sourire.

Divorce fêté

Omeima est née à Dakhla, en 1973. Cette même année, le Front Polisario, l’organisation de lutte contre l’occupation espagnole, est créé. Deux ans plus tard, le territoire du peuple saharaoui est partagé entre le Maroc et la Mauritanie. En 1979, la Mauritanie se retire. Le Maroc étend alors son empire sur cet espace. Malgré la résistance du Front Polisario, malgré le cessez-le-feu négocié sous l’égide de l’ONU en 1991 incluant l’organisation d’un référendum d’autodétermination, le Maroc continue de bloquer le processus. «Le Maroc dit de nous que nous sommes des séparatistes, mais nous n’avons jamais été Marocains!» précise Omeima Abdeslam. «Nous n’avons pas la même langue, pas la même manière de nous habiller, de vivre les relations hommes-femmes. Je n’ai aucun problème à toucher cet homme», rit-elle en attrapant chaleureusement le bras d’un spectateur venu assister à sa conférence dans le cadre du contre-forum sur les matières premières, à Lausanne, le 23 mars (page 10). Divorcée deux fois, elle explique que la femme séparée, dans sa culture, est fêtée: «Pour la soutenir et pour montrer qu’elle est de nouveau célibataire. Les luttes féministes on les a héritées de nos grands-mères. Nous sommes musulmans, mais les femmes et les hommes sont égaux. La violence domestique est interdite.»

Réfugiée du désert

Le petit million de Saharaouis se divisent ainsi entre les territoires occupés, la partie contrôlée par le Front Polisario côté désert, les camps de réfugiés, et l’Europe.

«J’avais 5 ans quand ma famille, persécutée, a dû s’exiler à Tindouf en Algérie. Ma grande sœur était déjà révolutionnaire. Mon père, non, mais il a été emprisonné, torturé, et la peur se lisait chaque jour dans les yeux de ma mère. Les conditions de vie sont difficiles dans le Sahara occupé: la pauvreté, la violence policière, les non-droits... Les colons marocains reçoivent des avantages pour y rester et exercer une pression démographique. Et, pendant ce temps, des tonnes de phosphate du territoire occupé sortent du désert.»

La surpêche et la surexploitation agricole font aussi leurs ravages. «Des sardines sont jetées par millions, car hors standards pour les boîtes de conserve. Alors que, dans les camps, nous n’avons droit qu’à une seule boîte par personne par mois!» s’insurge Omeima Abdeslam, d’où l’obligation d’une discipline égalitaire dans les camps de réfugiés. «Tout est calculé pour que chacun ait sa quantité de protéines nécessaire. On cultive et on fait de l’artisanat. Chaque personne a un rôle bien défini. Et les jeunes étudient.»

Cuba, île de ses études

A seulement 9 ans, Omeima s’envole pour Cuba. Sur l’île de la Jeunesse, elle fait partie de ces milliers d’étudiants, dont plus de 10000 Saharaouis, à être formés gratuitement par la coopération internationale cubaine. «Nous sommes ensuite retournés chez nous pour aider au développement de nos pays. C’est ce que j’appelle la vraie coopération. Pendant treize ans, j’ai étudié dans un endroit paradisiaque, avec des jeunes du monde entier, sans jamais sentir que j’étais étrangère, tant les Cubains sont accueillants et généreux. Je suis devenue ingénieure en télécommunication électronique. Mais je n’ai jamais pu exercer mon métier. La faute à l’occupation.»

A 22 ans, Omeima Abdeslam quitte les Caraïbes pour retourner dans le camp de Tindouf. «J’ai dû me réhabituer au sable, omniprésent, jusque dans nos assiettes parfois», se souvient celle qui mettra sur pied une école pour femmes. «Je mène une lutte politique, mais aussi féministe pour davantage de présence féminine dans les hautes instances.» D’où son engagement, depuis cinq ans, comme représentante du Front Polisario au sein de l’ONU à Genève.

Garde-t-elle espoir? «Le Sahara occidental est occupé depuis 40 ans par le Maroc. On attend le référendum depuis 27 ans. C’est trop! Le Maroc ne bouge pas. L’ONU n’impose rien. L’Union européenne continue de signer des traités avec le pays sur les ressources, notamment la pêche, alors que le Sahara occidental ne lui appartient pas. Notre cause est orpheline. Alors que mon peuple mérite d’être écouté et d’exercer son droit à l’autodétermination. Heureusement, les vieux comme les jeunes ne lâchent rien et continuent à se battre.»