Trois jours qui ébranlèrent la Suisse, le livre

12 novembre 1918, devant l’Hôtel de poste de La Chaux-de-Fonds, le socialiste Jules Humbert-Droz harangue une foule de milliers de grévistes, qui, peu après, occuperont les voies ferrées pour empêcher un train de partir. L’ancien pasteur sera condamné à trois mois de prison et rejoindra l’Internationale communiste fondée en 1919.
© Bibliothèque de la ville de La Chaux-de-Fonds, CFV ICO CP-4267.

12 novembre 1918, devant l’Hôtel de poste de La Chaux-de-Fonds, le socialiste Jules Humbert-Droz harangue une foule de milliers de grévistes, qui, peu après, occuperont les voies ferrées pour empêcher un train de partir. L’ancien pasteur sera condamné à trois mois de prison et rejoindra l’Internationale communiste fondée en 1919.

Jean-Claude Rennwald et Adrian Zimmermann publient un ouvrage consacré à la grève générale de 1918

Alors que nous célébrons le centenaire de la grève générale, un livre abordant cet événement central de l’histoire sociale de notre pays manquait dans les rayons des librairies. La Grève générale de 1918 en Suisse, histoire et répercussions vient combler ce manque. Piloté par l’historien Adrian Zimmermann et le syndicaliste, politologue et journaliste Jean-Claude Rennwald, par ailleurs fondateur et ancien président de L’Evénement syndical, l’ouvrage collectif offre une approche accessible à ces trois jours qui ébranlèrent la Suisse. Rappelons que, du 12 au 14 novembre 1918, quelque 250000 personnes, soit un tiers des salariés suisses de l’époque, participèrent à ce mouvement qui affichait neuf revendications, de l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière à la démocratisation des institutions. Si la grève fut mieux suivie en Suisse alémanique qu’en Romandie, elle connut pourtant une certaine intensité dans plusieurs centres industriels de la partie francophone. Rédigée par plusieurs auteurs, parmi lesquels le conseiller national valaisan Mathias Reynard et l’historien Julien Wicki, qui a collaboré plusieurs années avec notre journal, une large partie du livre est consacrée à la Suisse romande. Très politique, la publication offre encore un panorama des grèves en Suisse et dans le monde nous ramenant de 1918 à nos jours. Trois questions à Jean-Claude Rennwald.

Une partie de votre ouvrage collectif est consacrée à la grève en Suisse romande, on y apprend qu’à l’exception de Genève, c’est à La Chaux-de-Fonds, à Bienne et dans le haut du vallon de Saint-Imier que le mouvement a connu sa plus forte intensité. Comment expliquez-vous cette mobilisation dans l’arc Jurassien?

C’est une région qui a connu une industrialisation assez précoce et rapide avec l’industrie des machines et encore plus l’horlogerie, ce qui est une situation assez différente du Valais et de Fribourg, par exemple. Un deuxième élément explicatif, c’est que, déjà à cette époque, il y a une bonne organisation du mouvement ouvrier, un fort taux de syndicalisation. Dans le canton de Neuchâtel en particulier, dans les machines et dans l’horlogerie, il y a 50% de syndiqués avant même la grève et ce nombre va encore augmenter pendant la grève elle-même, les semaines et les mois qui suivent. Avec ce taux élevé, Neuchâtel détient d’ailleurs, à cette époque, un record national. Il faut relever toutefois qu’il y a des différences entre les régions jurassiennes, si le vallon de Saint-Imier, Tramelan et, dans une moindre mesure, Moutier et Delémont sont fortement syndicalisés, ce n’est pas le cas du district de Porrentruy et des Franches-Montagnes où le taux est faible.

Finalement pourquoi cet intérêt pour une grève vieille de cent ans? Ne s’agit-il pas d’«histoire ancienne»? En quoi la connaissance de cet événement peut-elle nous être utile aujourd’hui?

Certaines revendications ou préoccupations de l’époque ont quasiment traversé un siècle d’histoire, telles que l’AVS et le suffrage féminin, entrées en vigueur respectivement en 1948 et 1971. Et, aujourd’hui, trois revendications ou thèmes sont encore à l’ordre du jour. Je pense d’abord à la diminution du temps de travail, à l’époque on était passé de 59 à 48 heures par semaine, cent ans plus tard, on en est encore à 45 heures au niveau de la Loi sur le travail! Ça n’a diminué que de trois heures en l’espace d’un siècle, même si évidemment on connaît la semaine de 40 heures dans un certain nombre de conventions collectives de travail. En ce qui concerne l’AVS, on voit que cette assurance sociale, qui est la plus importante en Suisse, subit encore de nombreuses attaques de la droite, notamment à propos de l’âge de la retraite, qu’elle veut porter à 65 ans pour les femmes, voire à 67 ans pour tout le monde. On constate également que presque cinquante ans après avoir conquis le droit de vote, les femmes sont encore très minoritaires dans les instances politiques de ce pays. Avec 33% de femmes au Conseil national, la Suisse se classe au 37e rang mondial en matière de représentation féminine dans les Chambres du peuple. Et puis, 37 ans après l’adoption de l’article constitutionnel sur l’égalité, les femmes gagnent toujours près de 20% de moins que les hommes. Enfin, la grève générale reste aussi d’actualité en tant qu’instrument de lutte. Il y a recrudescence des grèves dans notre pays depuis le milieu des années 1990. La plus emblématique d’entre elles a été pour moi celle des travailleurs du bâtiment en 2002 et la conquête de la retraite à 60 ans, aujourd’hui attaquée par le patronat.

«La Vie économique», publication du Secrétariat d’Etat à l’économie, affirme dans un récent article que la grève «eut pour effet de retarder longtemps le développement de l’Etat social»… Votre réaction?

Je trouve que cet article a un très fort parti pris idéologique; à mon sens, il montre que la droite, ou tout du moins une partie de la droite, n’accepte toujours pas que l’Etat social en Suisse ait commencé à se développer à partir d’une importante lutte. Dans l’introduction à notre ouvrage, nous citons Paul Rechsteiner, le président de l’Union syndicale suisse, qui a dit que la grève générale a écrit le programme politique et social du XXe siècle en Suisse, ce qui est à mon avis une assez bonne réponse à cet article.

 

Matériaux pour enseigner la grève

Il faut saluer l’initiative du Syndicat des services publics qui publie un ouvrage à destination des enseignants. Photos, affiches, articles: La grève générale de 1918, matériaux pour l’enseignement propose une quarantaine de documents d’époque facilitant l’approche de cet événement, complétés par des données chiffrées, une chronologie et une bibliographie. Ce beau recueil a été constitué par Dominique Dirlewanger, enseignant d’histoire et auteur de Tell me, la Suisse racontée autrement. «Mon expérience des dernières années auprès de jeunes adultes dans le secondaire II vaudois montre que ce sujet d’études rencontre un vif intérêt chez les élèves, écrit-il en introduction. La grève générale ne doit pas être effacée de la mémoire du XXe siècle.»JB

La grève générale de 1918. Matériaux pour l’enseignement, adressé gratuitement aux enseignants des différents degrés scolaires.

«On a perdu la bataille, pas l’honneur!»

Pour marquer le centenaire de la grève générale, l’Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier et la revue d’histoire Traverse ont uni leurs forces. La grève générale de 1918, crises, conflits et controverses présente une quinzaine de contributions, pour moitié en français et l’autre en allemand, abordant, outre l’historiographie, les sources disponibles et les usages mémoriels, des sujets comme l’implication des femmes et des associations féministes, le rôle joué par le monde patronal et les milieux agricoles ou encore le déroulement des événements au Tessin, à Bienne et à La Chaux-de-Fonds. L’article de l’historien Marc Perrenoud consacré à cette dernière ville intéressera particulièrement les fanas d’histoire sociale et ouvrière. La métropole horlogère a connu la mobilisation la plus massive en Suisse romande, mais reste une lacune historiographique. Relevons, pour conclure, le passionnant document intitulé Rapport sur le déroulement de la grève générale en place de Bienne, dont l’auteur, l’aiguilleur Ernst Studer, conclut: «On a perdu la bataille, pas l’honneur!» JB

Traverse & Cahier d’histoire du mouvement ouvrier, La grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses, Editions d’en bas & Chronos Verlag 2018, 320 p. 28 francs