«C’est une formidable opportunité de repenser le travail»

Portrait de Sophie Swaton.
© Florian Barras

Pour Sophie Swaton, c’est le moment (ou jamais) de la transition écologique.

Philosophe et économiste, Sophie Swaton, fer de lance de l’écologie sociale, propose un revenu de transition écologique pour la création d’emplois durables. Entretien

Articuler la transition écologique et l’enjeu social, notamment par la création d’emplois durables. C’est la grande mission que s’est donnée Sophie Swaton, philosophe et économiste. Elle est maître d'enseignement et de recherche à l'Institut de géographie et de durabilité de l'Université de Lausanne. Pour soutenir en Suisse et ailleurs des initiatives solidaires de transition écologique, elle a créé en 2017 la fondation Zoein («vivre» en grec). Elle codirige la collection «Nouvelles Terres» avec le philosophe Dominique Bourg et a écrit Pour un revenu de transition écologique (PUF, 2018) et Revenu de transition écologique: mode d’emploi (PUF, 2020).


Que peut nous apprendre la crise sanitaire et économique actuelle?

Je crois que c’est une formidable opportunité de repenser le travail. C’est maintenant ou jamais! Depuis le confinement, j’ai beaucoup de demandes sur le revenu de transition écologique (RTE), dispositif au service d’un nouveau modèle économique. Le grand débat doit porter sur le travail qui fait sens, à l’encontre de son origine étymologique, tripalium, cet instrument de torture. Loin de la punition et de l’exploitation, le travail doit être un droit à l’émancipation personnelle et un facteur d’intégration sociale. Se sentir utile est essentiel. La transition écologique a ce potentiel, en plus d’être un facteur de création d’emplois, avec des millions de postes à la clé.

Quelle est la place des syndicats dans cette transition écologique?

Les syndicats ont un rôle important à jouer pour le respect et l’amélioration des conditions de travail également dans l’économie sociale et solidaire et les milieux associatifs qui ne sont pas à l’abri des burn-out. L’Etat, les syndicats et les collectivités sont parties prenantes du processus nécessaire de relocalisation des productions et de revalorisation des métiers qui ont montré leur importance pendant cette crise dans les secteurs de la santé, de la livraison, de l’alimentation, du social, de l’aide aux personnes âgées, de l’enseignement, du journalisme… En cas de nouvelle pandémie ou d’un effondrement économique, il s’agit de pouvoir faire face.

Se pose la question des circuits courts…

Au niveau agricole, à Genève en tout cas, les maraîchers ont assisté à une inversion pendant le confinement: la demande est devenue plus forte que l’offre. Leur système de livraison a permis à des étudiants, dont beaucoup ont perdu leur job d’appoint, de retrouver une source financière en amenant des paniers à vélo.

Vous opposez le revenu de transition écologique (RTE) au revenu de base inconditionnel (RBI) dont l’idée fait à nouveau son chemin à l’aune de la crise…

A mon sens, le RBI ne répond pas au besoin des gens de se sentir utile, ni au contexte ultra-libéral qui veut une relance économique à tout prix en dégradant les conditions de travail et en diminuant les allocations sociales. Le RTE tient compte de nos limites planétaires et du réchauffement climatique. Les acquis sociaux ne sont pas remis en question. Le RTE crée de l’emploi durable, non pas seulement en rémunérant et en formant les gens, mais aussi en partant de leurs envies ou de leurs compétences si les idées manquent. Que ce soit dans l’agriculture, les arts, l’artisanat, le textile ou encore la construction et l’urbanisme. Par rapport à ces derniers secteurs, il s’agit de réintroduire du vivant dans la ville, de débétonner, de réintroduire des arbres, de développer le solaire…

Quel est le rôle des pouvoirs publics dans cette transition?

Nous avons besoin d’un Etat qui s’implique dans une alliance sociale et écologique. Car il manque non pas du travail, mais des emplois rémunérés. Des métiers s’inventent, mais ne sont pas toujours rentables, ou en tout cas pas tout de suite. En tant que professeure, je vois beaucoup d’étudiants qui souhaitent développer une agriculture écologique, en biodynamie ou en permaculture, mais qui ont besoin d’une formation, d’une mise en réseaux et de terres. Les collectivités pourraient mettre à disposition ces moyens. La Suisse a l’avantage d’être déjà décentralisée. A l’échelle d’une commune, l’insertion de mesures est facilitée. Dans le cadre de la fondation Zoein, je travaille actuellement étroitement avec la commune de Meyrin, dans le canton de Genève, et avec le canton de Vaud. Tout dépend de la volonté politique, donc tout dépend de la rencontre avec la bonne personne au bon moment. Si les demandes viennent pour l’instant davantage des Verts ou des socialistes, je travaille avec tous les partis.

Quels sont les nouveaux métiers écologiques et sociaux?

Mes étudiants au master interdisciplinaire en «fondement et pratique de la durabilité» foisonnent de projets pour créer des épiceries solidaires, des supermarchés participatifs, des ressourceries pour réparer plutôt que jeter, des ateliers de réparation de vélos… Dans le textile – secteur très polluant – une mode durable émerge tenant compte de la solidarité internationale tout en valorisant le travail local. Bref, produire moins, mais mieux. Cela induit pour le consommateur de payer un peu plus cher, mais des études montrent qu’ils sont de plus en plus prêts à privilégier la qualité à la quantité. Dans ce sens, les collectivités publiques ont aussi un rôle important de valorisation. Par exemple, une commune pourrait mandater un ébéniste du coin pour son mobilier, plutôt que d’acheter chez Ikea (multinationale qui pourrait, soit dit en passant, être taxée davantage). Je rencontre aussi de jeunes ingénieurs qui ne veulent plus travailler dans certains secteurs industriels, car on leur demande de faire de l’obsolescence programmée. Ils préfèrent promouvoir du low-tech, durable et réparable. L’interdiction de l’obsolescence programmée permettrait de développer une économie circulaire avec de nombreux emplois à la clé. On ne peut plus continuer à faire peser tous les choix sur le consommateur. Je suis contre la culpabilisation de qui que ce soit, mais c’est le moment pour qu’on change tout maintenant! Nous sommes à un tournant, avec l’écologie comme levier d’évolution.