La rue au temps du coronavirus

Entrée de l'établissement.
© Olivier Vogelsang

Verrouillée, l'entrée est gardée par un agent de la société Protectas. Le règlement de l'établissement, affiché sur la porte, rappelle, entre autres, qu'une réservation doit être honorée.

Ils sont sans-abris à Lausanne. A leurs soucis quotidiens s’ajoutent ceux liés aux mesures sanitaires et au froid hivernal particulièrement mordant. Reportage dans un centre d’hébergement

Vendredi 15 janvier, dans le nord de la ville. Il est 20h30, une épaisse couche de neige recouvre les étendues herbeuses et la glace fait scintiller routes et trottoirs. Un vent quasi polaire semble avoir renvoyé tout le monde chez soi depuis longtemps. Un bâtiment, en apparence inhabité, prend soudain vie au milieu des immeubles résidentiels. Une lumière s’allume d’abord dans le hall d’entrée, puis, devant la porte close, des voix humaines résonnent peu à peu. Dans une vingtaine de minutes, les portes s’ouvriront pour permettre à 50 sans-abris de bénéficier d’un toit pour la nuit, d’une douche et d’un repas. Dans la file d’attente masquée, Sam se frotte les mains et sautille sur place pour se réchauffer. Ce jeune Nigérian de 23 ans raconte son parcours, en anglais. «Je suis arrivé d’Italie il y a peu de temps. Là-bas, la situation est compliquée, j’ai cherché du travail mais je n’ai rien trouvé. Alors je suis venu en Suisse et, aujourd’hui, comme tous les jours, j’ai beaucoup marché pour demander du travail partout.» Devant nous, deux jeunes hommes montent le volume de la musique sur leur téléphone portable et, en chantant, se mettent à danser. Derrière nous, un monsieur d’âge mûr coiffé d’un capuchon sourit. La joie qui jaillit fait instantanément grimper la température.

L’exception féminine

A l’intérieur, les trois employés du service social de la Ville de Lausanne et l’agent de sécurité de la société Protectas s’affairent. Il s’agit pour eux de dresser la liste des réservations: cette nuit, 45 studios sur les 50 à disposition seront occupés. On installe également tout ce qu’il faut pour servir les repas, fruits, boissons chaudes et fraîches. Lorsque l’accueil débute à 21 heures, deux employés rappellent les consignes sanitaires: il faut garder ses distances et l’enregistrement se fait un par un. Sur son pupitre, Jorge prend note des arrivées, transmet son numéro de chambre à chacun, invite les occupants à se servir d’un linge éponge et d’un gobelet contenant une ration de gel douche. Après une journée passée dehors, l’attente se fait pressante et les bénéficiaires défilent à un rythme soutenu. Un peu plus loin, Guillermo sert de généreuses assiettes de riz et lentilles, un menu cuisiné par la Soupe populaire. Chaque pensionnaire mangera dans sa chambre, car la structure d’accueil n’est pas dotée de salle commune. Lorsque la première vague d’arrivants est passée, le calme retrouvé permet la discussion. L’entrée d’une femme d’une cinquantaine d’années détonne dans cet environnement masculin. En portugais et en espagnol, elle entame une discussion animée avec Jorge et l’agent Protectas. Elle est contente de ce logement provisoire, mais elle se sent en insécurité au milieu de tous ces hommes. Jorge, que tout le monde surnomme Coco, la rassure. Dès cette nuit, elle sera installée dans une chambre au rez-de-chaussée, la partie réservée aux femmes, aux personnes plus âgées et aux employés. Des réservations féminines leur sont parvenues et, bientôt, elle ne sera plus la seule. Soulagée, elle se dirige vers sa chambre en disant se réjouir d’y faire un peu de lessive.

La fraternité au centre

Devant l’entrée, Carlos fume une cigarette. « Il y a six mois, à la suite d’une erreur administrative, je me suis retrouvé dans un statu quo qui m’a empêché de toucher les prestations complémentaires. D’abord, je suis allé à Marbella, en Espagne, pour me mettre au chaud dans ma voiture. Mais lorsqu’elle est tombée en panne, je suis rentré en Suisse. Là, j’ai passé une nuit dehors où je n’ai pas dormi et j’ai marché, tétanisé. A la Soupe populaire, on m’a donné un sac de couchage et on m’a envoyé dans un centre d’hébergement. En tant que Suisse de plus de 50 ans, je fais partie du groupe de priorité 1, qui peut bénéficier d’une chambre individuelle. Les services sociaux se sont très bien occupés de moi. Etant né dans une famille privilégiée, jamais je n’aurais pu prévoir de me retrouver dans cette situation. Heureusement, tout va changer, car le mois prochain, je pourrai enfin entreprendre les démarches pour avoir un bail. Je vais m’en sortir. Quand je vois d’autres cas autour de moi, je me dis qu’eux ont de vraies difficultés.»

A 22 heures, il manque encore des bénéficiaires. «Certains arriveront dans une heure ou deux, après leur travail. Ils ont le plus souvent des emplois précaires, dans la livraison ou le nettoyage, explique Coco. Nous accueillons des personnes avec des profils très variés. Notre mission, c’est de leur offrir de la chaleur humaine, de la fraternité. C’est tout ce que nous pouvons leur donner. Pour les soins, il y a une infirmière de Médecins sans frontières qui vient tous les lundis.» Les employés blaguent, interpellent certains pensionnaires avec des surnoms et accueillent leurs demandes avec une bienveillance visible. Leur nuit de veille, incluant trois heures de repos, chacun à tour de rôle, se terminera à 8 heures, lorsque tous les occupants auront regagné la rue.


A Lausanne, l’offre d’hébergement a été augmentée pour faire face aux problèmes liés au coronavirus et à l’hiver. Mais les besoins matériels demeurent. Pour apporter son aide, consulter la page facebook de l’Armoire à couvertures Lausanne. Actuellement, collecte de chaussures.

Témoignages, dans le centre d’hébergement d’Isabelle de Montolieu

Romuald, 42 ans, à la rue depuis sept ans

«Je me suis retrouvé sans logement à la suite d’une séparation difficile. Dans la rue, on tombe vite dans l’alcool et je buvais pas mal, mais j’ai arrêté depuis un moment. Les deux premières années, j’ai continué à travailler, je me douchais au boulot et je dormais dans un squat sans eau chaude. Mais cet emploi était contraignant et dur à combiner avec la vie en squat, alors je l’ai quitté. Il y a cinq semaines, les flics m’ont pris dans une entrée d’immeuble où je m’étais installé pour dormir. Lorsqu’ils m’ont emmené au poste, je me suis dit que j’allais avoir des ennuis, comme ça m’est arrivé parfois. Mais là, je suis bien tombé. Le policier m’a trouvé un lit à la Guesthouse, puis des copains m’ont parlé de ce centre et je suis venu ici. Cet épisode m’a permis d’entreprendre des démarches pour refaire mes papiers. Le froid, avec plusieurs sacs de couchage, on s’habitue. Et la journée, on va se réchauffer à la Migros ou à la Coop. Mes espoirs? Recommencer à travailler comme intermittent du spectacle, en tant que monteur de scènes. Pour le logement, je choisirais plutôt un camping-car ou un camion. Mais il faut quand même une adresse, sinon on n’est aidé nulle part et c’est dur de se faire soigner. Là, j’ai eu l’opportunité de me faire refaire les dents, c’est bien. Même s’il y a des bonnes choses dans cette nouvelle situation, j’aurais bien continué à vivre dans la rue. Je connais d’autres personnes comme moi qui préfèrent être dehors plutôt que de dépendre des autres.» 


Rachid, 42 ans, à la rue depuis trois mois

«J’ai quitté l’Algérie pour l’Europe il y a 18 ans pour aider mes parents. Je suis arrivé en Suisse il y a trois mois et je n’ai ni papiers ni logement. Avant, j’ai vécu en France, en Italie et en Angleterre. La chambre ici est vraiment bien, je suis seul et j’ai une salle de bains. J’aime être propre et me parfumer. Mais comme j’ai des insomnies et qu’on doit partir à 7h45, je suis fatigué physiquement et moralement. Je marche toute la journée dans le froid, j’ai mal aux pieds. Je suis malade, j’entends des voix. Je suis venu ici pour soigner ma maladie psychique, c’est un pays qui m’a déjà aidé dans le passé et j’avais besoin de soutien. Je vois un psychiatre et j’ai un traitement. L’infirmière vient ici une fois par semaine pour soigner mes pieds, pour discuter aussi. J’aimerais avoir une famille, une femme, des enfants, un chez-moi. Je n’ai encore jamais eu d’endroit à moi. Je voudrais travailler, peut-être comme peintre en bâtiment. Le coronavirus me stresse. D’habitude, quand j’ai un peu d’argent, j’aime boire un café et discuter avec des clients.»