Quand la solidarité devient un crime

Des personnes solidaires viennent en aide aux exilés à la frontière franco-italienne depuis plusieurs années. Non sans risque, car répression et condamnations juridiques pleuvent. Un symbole: le procès en appel des «7 de Briançon»  – quatre Français, une Italienne et deux Suisses – qui s’est tenu le 27 mai à Grenoble. Et dont le verdict est prévu en septembre. Ils risquent plusieurs mois de prison avec sursis pour «aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière». Pour mémoire, en avril 2018, une centaine de personnes, dont les sept inculpés, avaient manifesté contre la xénophobie, la militarisation aux frontières et les pratiques illégales de l’administration. A cette occasion, des migrants étaient passés d’Italie en France. Il y a deux semaines, des personnalités, dont le rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit des migrants, ont appelé, dans une tribune, à abroger le «délit de solidarité». Condamner des militants qui viennent en aide «est non seulement absurde, mais porte atteinte à l’obligation de secourir des personnes en danger, et au principe de non-discrimination». En outre, ce délit d’aide à l’entrée ne peut être appliqué, selon le droit européen, quand il s’agit du passage entre deux Etats membres, indiquent-ils.

Or, après le renforcement de la Police aux frontières, la traversée depuis l’Italie jusqu’en France est de plus en plus risquée. Conséquences funestes: les militants dénombrent cinq morts, des blessés graves – dont des amputés à la suite de gelures – et des personnes traumatisées. Côté italien et côté français des refuges ont de surcroît été évacués par les forces de l’ordre. Pourtant, la solidarité continue de grandir tout autant que la convergence des luttes. Le 5 juin, une action féministe européenne était prévue à Nice pour une Europe sans muraille. Et des délégations zapatistes se rendront à la frontière cet été. Toutes et tous questionnent la notion même de frontière en regard des inégalités découlant de l’histoire coloniale et capitaliste. Car la croissance sans limite, la prédation des multinationales, les investissements dans l’extraction des matières premières, la crise climatique, les guerres et la pauvreté qui en découlent, sont à l’origine des émigrations forcées.

«La solidarité plus forte que les frontières!» ont clamé les mouvements venus soutenir les «7 de Briançon», devant le tribunal, dont des ONG, la Confédération paysanne, des syndicats, ainsi que les inculpés de Bure, qui se sont battus contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires. Ces écologistes comparaissaient la semaine dernière. En Suisse aussi, les procès se multiplient – entre autres celui des activistes contre le Black Friday à Fribourg dont le verdict est attendu le 18 juin. Et notons encore les perquisitions à l’aube du 26 mai chez trois grévistes du climat vaudois. Emmenés au poste de police, ils ont été interrogés plusieurs heures, et leurs mots de passe de téléphones et d’ordinateurs leur ont été illégalement soutirés. Leur «crime»? Avoir appelé, pacifiquement, dans un communiqué, il y a une année, à la grève militaire! Si on peut espérer que l’Histoire donnera raison aux résistants, on se prend à rêver que les tribunaux leur rendent justice maintenant; et que chaque citoyen protège, sans attendre, la liberté d’expression et la présomption d’innocence en refusant, le 13 juin, la Loi sur les mesures policières contre le terrorisme.