Les EMS, ces grands négligés

Les participants à la table ronde.
© Eric Roset

Les intervenants à la table ronde, de g. à dr. Amandine Jutzeler Barut, Jocelyne Haller, Cornelia Hummel et Ueli Leuenberger, ont évoqué les difficultés vécues dès le début de la pandémie dans les EMS, tant pour les professionnels que pour les résidents et leurs proches.

Les EMS ont été durement frappés par le Covid-19, notamment en raison du manque de personnel, comme l’ont souligné les participants à une table ronde organisée par Unia Genève

Les EMS, ces établissements médico-sociaux accueillant les personnes âgées, figurent-ils parmi les grands oubliés de la crise du Covid-19? C’est sur ce thème que s’est penchée une table ronde organisée par Unia Genève dans le cadre de la Journée internationale des soins.

En préambule, Amandine Jutzeler Barut, infirmière en EMS depuis dix ans et militante d’Unia, a rappelé la situation précaire et stressante dans laquelle s’est retrouvé le personnel au début de la pandémie. «Nous étions vraiment en manque de matériel de protection et avions le sentiment d’être oubliés, alors que tout était centralisé par les hôpitaux», a témoigné la jeune femme, en expliquant avoir utilisé le système D. «Nous avons, par exemple, nettoyé les blouses jetables pour les réutiliser.»

La période fut également difficile pour les résidents. «Nous leur avons demandé de rester dans leurs chambres durant sept à huit semaines. Certains ont bien géré les choses, ce fut plus compliqué pour d’autres», a-t-elle raconté. «La décision a été prise de les protéger au détriment de la liberté et de l’autonomie. Beaucoup d’EMS ont appliqué la vie en chambre, dont on sait qu’elle est dangereuse sur le plan de la santé mentale. Certaines personnes perdent le goût de la vie, ne s’alimentent plus et décèdent», a déploré, de son côté, Cornelia Hummel.

Cette professeure associée au Département de sociologie de l’Université de Genève a insisté sur l’importance du maintien du lien social et affectif. «Le personnel a été réactif en utilisant des tablettes ou d’autres outils, mais cela ne remplace pas le lien direct, le toucher.» Les contacts physiques se sont limités au personnel et avec des gants, cela commence seulement à changer avec la vaccination. Autre souci, le port du masque: «C’est un problème pour les personnes malentendantes et les nouveaux résidents qui ne connaissent pas notre tête», a indiqué Amandine Jutzeler Barut.

Manque de moyens

«Plutôt qu’oubliés, je dirais surtout que les EMS sont les grands négligés et ce bien avant la crise du Covid-19», a dit, pour sa part, Jocelyne Haller. La députée au Grand Conseil et membre de la Commission de la santé a évoqué l’initiative 125 «pour une meilleure prise en charge des personnes âgées en EMS». Le Conseil d’Etat n’a jamais mis en œuvre ce texte voté en 2007 par le peuple, qui demandait notamment une augmentation des subventions aux EMS. En temps normal, il manque 15% des effectifs, a pointé l’élue de Solidarités et, par ailleurs, militante d’Unia. «Je suis convaincu qu’avec une dotation en personnel plus importante, on aurait pu faire mieux», a déclaré Ueli Leuenberger, vice-président de la section genevoise de l’Avivo, l’association de défense et de détente des retraités. Plus de personnel aurait été bien utile, notamment pour s’occuper des personnes atteintes de démence, a appuyé Amandine Jutzeler Barut. «Faute de temps, nous devons recourir à la médication.» Liée à la qualité de vie, la question des effectifs est centrale, a souligné Jocelyne Haller: «Ce qui me heurte, c’est la douche hebdomadaire. De savoir que je n’aurais qu’une douche par semaine, moi, ça ne me donne pas envie d’y aller. Il y a une forme de mépris à l’égard des personnes âgées qui est condamnable.»

Ne pas respecter la volonté populaire, le Gouvernement genevois est coutumier du fait. «La population devrait se révolter contre cela, pense Jocelyne Haller. Il faudrait peut-être engager une action politique plus forte pour dénoncer ces dénis démocratiques, mais c’est difficile lorsqu’on est minoritaire au Parlement.»

Solidarité ou conflit entre générations?

«Il y a un discours, très présent dans les médias alémaniques, qui accuse les vieux d’empêcher les jeunes de vivre normalement, il faut y faire attention et renforcer le dialogue», a mis en garde Ueli Leuenberger. «Nous n’avons pas vu de manif de jeunes contre les vieux, je pense que, pour l’instant, nous avons échappé au conflit entre générations», a relativisé Cornelia Hummel. «Oui, mais certains tentent d’allumer ce conflit», a répondu l’ancien conseiller national et président des Verts suisses. «J’ai entendu des jeunes engagés en politique se demander s’il fallait investir des moyens aussi importants pour des personnes proches de la mort, a relaté Jocelyne Haller. J’ai été sidérée que des jeunes détenant des mandats politiques tiennent ce genre de discours, comme si les gens âgés n’avaient pas le droit de vivre correctement. Auparavant, ce discours était banni.» Refermant ce sujet sur une note positive, Amandine Jutzeler Barut a signalé que «beaucoup de résidents sont solidaires avec les jeunes générations. Certains m’ont dit qu’ils ne voulaient pas aller à l’hôpital afin de laisser la place aux soins intensifs à des pères de famille.»

Engagement du personnel

«Nous avons été très touchés par les applaudissements de la première vague, nous nous sommes alors dit que tout le monde voyait nos difficultés et que les choses allaient changer. Nous nous rendons compte aujourd’hui que le combat reste le même qu’avant et qu’il est même plus dur en raison de la crise économique et sanitaire que nous connaissons», a expliqué Amandine Jutzeler Barut. A cause d’une sous-occupation des lits, certains EMS ont ainsi procédé à des licenciements. «Si la qualité des soins est encore assez bonne dans plusieurs établissements, c’est vraiment dû à l’engagement du personnel», a conclu l’infirmière.

Ueli Leuenberger a aussi salué le travail des salariés. «Il est important qu’ils fassent mieux connaître leurs conditions de travail et les conditions de vie des personnes qui résident en EMS», juge le responsable de l’Avivo. La crise sanitaire a un peu levé le voile sur cette problématique, il faut selon lui s’en servir pour mener un «débat constructif visant à une amélioration de la situation».

La table ronde peut être retrouvée ici.