Canicule: la prévention s’échafaude

acheminement de gourdes sur un échafaudage
© Thierry Porchet

Sueur sur les chantiers. Unia a distribué des gourdes et des tracts de sensibilisation.

Ces dernières semaines, Unia a sensibilisé les travailleurs du bâtiment aux risques de la canicule. Témoignages

Après Unia Valais, c’était au tour, début août, d’Unia Genève de faire campagne sur les chantiers pour sensibiliser les ouvriers aux risques de la canicule. Une situation qui pourrait bien se généraliser, voire empirer ces prochaines années. «On a déjà connu des journées très chaudes les années précédentes, mais jamais sur un temps aussi long», estime Xavier Schwapp, ferblantier à Genève. En cette matinée étonnamment pluvieuse, il respire mieux. L’averse remplace la douche installée sur la terrasse qui a soulagé quelque peu les travailleurs lors de cette rénovation d’immeuble au centre-ville. Sous les bâches de l’échafaudage, la chaleur est encore perceptible. «Ces derniers jours, je pense qu’il faisait plus de 40 degrés. Heureusement, il n’y a pas eu de malaise. C’est difficile, mais on fait avec. On s’arrose, on fait plus de pauses. Personnellement, je préfère le froid», ajoute Xavier Schwapp.

A l’intérieur, deux menuisiers-ébénistes expliquent boire davantage et prendre des pauses plus longues. «Mais ensuite on enquille», souligne Etienne Gauthier. «On enchaîne et on reste concentré pour ne pas perdre de temps», précise son collègue Martial Gosso, qui, chaque été, maigrit de 3 à 4 kilos et utilise au minimum deux T-shirts par jour. «Je viens du Sud, ça me va cette chaleur. Sauf quand, l’autre jour, il a fallu poncer un parquet avec la combinaison complète et le masque pour se protéger de la poussière. Dans cette villa, il faisait 35 degrés à l’intérieur. On dégoulinait.» A l’évocation de suspendre le travail en cas de canicule, les deux compères rient. «On s’autogère, on fixe notre programme, mais on est tributaire des autres corps de métier. Et souvent, les délais sont très courts», relève Etienne Gauthier qui s’adapte. «L’autre jour, en travaillant sur une terrasse, on a mis des parasols. Et on essaie de ventiler au maximum en créant des courants d’air. On s’est dit qu’on allait s’acheter un ventilateur, mais je crois que, comme d’habitude, on réagit un peu tard. Un peu comme vous avec votre article», sourit-il.

«Sur la route, ça cogne»

Sous son casque de chantier, Dominique Deillon, secrétaire syndical d’Unia, transpire malgré la température devenue plus clémente. «Ça tient chaud, lance celui qui a rendu visite à de nombreux chantiers genevois. On est bien reçu. Ils sont contents de voir que le syndicat pense à eux. Il est vrai qu’il y a moins de monde que d’habitude. Pour beaucoup, c’est les vacances.» Ce qui n’est pas le cas sur les chantiers routiers, où les ouvriers affrontent des chaleurs extrêmes. «Sur la route, ça cogne. Heureusement, je vois de moins en moins de gars à torse nu. La sensibilisation fait son chemin», indique Dominique Deillon.

Si aucune obligation légale n’existe quant à l’arrêt de travail, le patron est tenu de protéger la santé de ses employés. Comme l’indique la Suva et le Seco dans leurs recommandations, l’employeur doit sensibiliser son personnel aux risques et aux premiers gestes à effectuer en cas de malaise. Il doit aussi fournir de l’eau, de la crème solaire, augmenter les pauses (à l’ombre et au frais), réduire les charges et les efforts physiques en fonction de la température et adapter les horaires de travail. Dans les faits, cela se complique. «Quand les gars lancent le goudronnage, il faut y aller. Les pauses peuvent alors être difficiles à prendre», explique Jean-Michel Bruyat, secrétaire syndical d’Unia Vaud. Son collègue Maurizio Colella ajoute: «Dans l’idéal, le travail devrait commencer plus tôt, mais dans les zones d’habitations, ce sont les riverains qui se plaindraient. Arrêter le travail serait idéal. La grande question reste celle de la pression des délais.»

La pénibilité du travail accentuée

Sur le terrain, la sensibilisation se veut donc plus large. Les gourdes distribuées par Unia portent ainsi le message: «Second œuvre romand: 6 ans que nos salaires brûlent à petit feu – A nous d’éteindre l’incendie.» Cette campagne s’inscrit dans la perspective des négociations salariales de cet automne et fait aussi écho au renouvellement de la Convention nationale (CN) du gros-œuvre. Car, dans le secteur du bâtiment, la canicule n’est qu’un facteur de plus qui s’ajoute à la pénibilité du travail. Ce qui fait dire à Maurizio Colella: «Alors que les risques sur la santé, liés à l’augmentation des températures et des cadences, s’aggravent, la Société suisse des entrepreneurs se permet de remettre en question la retraite à 60 ans, et veut fragiliser encore la santé des travailleurs de plus de 50 ans…»

 

Conseils d’Unia «canicule sur les chantiers»: www.unia.ch

La campagne «soleil» de la Suva: www.suva.ch/soleil

La transpiration, cette soupape

Questions à Denise Grolimund Berset, médecin cheffe de clinique, spécialiste en médecine du travail à l’Institut universitaire romand de santé au travail.

Quel peut être l’impact, à court et à long termes, de la canicule sur la santé des travailleurs?

A court terme, des crampes, des vertiges, des nausées, des maux de tête sont autant de symptômes dont il faut tenir compte pour éviter un coup de chaleur potentiellement mortel. A long terme, il est difficile de parler d’atteinte chronique, car le corps s’acclimate. Au bout d’une à deux semaines, la transpiration – qui est le mécanisme principal du corps pour évacuer le surplus de chaleur – est plus efficace et la chaleur mieux supportée. S’il fait chaud et humide, comme par temps orageux, le risque que la transpiration ne soit plus suffisante est plus important. Mais ces ambiances de travail concernent surtout les ouvriers en milieu souterrain, où il existe heureusement des protocoles de contrôles plus stricts.

En plus de la chaleur, il est important de ne pas oublier les effets des rayons UV, qui peuvent provoquer des cancers de la peau et des lésions oculaires. Le problème est que le long temps de latence entre l’exposition et la déclaration du cancer fait qu’il y a une sous-déclaration des cancers de la peau liés au cadre professionnel.

Quant à l’ozone, qui peut provoquer notamment des irritations oculaires ou respiratoires, sa concentration est plus forte en fin de journée.

Quels conseils pouvez-vous donner aux ouvriers pour se protéger de la chaleur et du soleil, et aux employeurs pour préserver la santé de leurs employés?

La sensibilisation des travailleurs est essentielle, car les mesures préventives sont efficaces. L’idéal est que l’employeur mette à disposition des vêtements qui protègent contre le rayonnement UV et permettent une bonne évacuation de la transpiration. Et que les employés les portent bien sûr. Les crèmes solaires, sticks pour les lèvres, couvre-chef et lunettes de soleil devraient aussi être utilisés, car ils protègent contre les coups de soleil et certains cancers de la peau.

L’employeur doit également assurer la surveillance des travailleurs, l’organisation des premiers secours et mettre en place une protection contre le soleil. Des pauses régulières devraient être imposées par l’employeur chaque heure et de l’eau fraîche distribuée. Il devrait aussi adapter les horaires de travail en privilégiant le travail du matin. Certains employeurs souhaiteraient introduire le travail de nuit, mais celui-ci implique d’autres problèmes aigus et chroniques plus importants, notamment de sommeil et de digestion. Le rythme et la charge de travail devraient également être réduits. Reste que pour les employés de la route, le travail est concentré dans cette période de vacances estivales.