En station le temps d'une saison

Des skieurs, skis sur l'épaule, dans les rues de Verbier.
©Thierry Porchet

La station de Verbier, paradis des skieurs, attire nombre de saisonniers étrangers employés dans le domaine des remontées mécaniques même si les Suisses demeurent légèrement majoritaires dans ce secteur.

Le secteur touristique suisse recrute de nombreux travailleurs à contrats saisonniers. Qui sont ces serveurs d’Ovomaltine et autres tendeurs de perches œuvrant dans nos blanches montagnes? Principalement des étrangers, mais aussi des étudiants et des travailleurs autochtones

«On voit du monde, on est à l’air libre, à la montagne… Que demander de plus?» Après 35 années de service, Georges Nanchen, 61 ans, a toujours plaisir à travailler en station l’hiver. Pourtant, cet habitant d’Ayent, maçon de profession, a endossé sa fonction d’employé aux cabines d’Anzère pour «joindre les deux bouts». Et il n’est pas le seul dans la région. Serge Aymon, responsable à Unia de l’artisanat en Valais depuis 23 ans observe toutefois moins de motivation chez les travailleurs de la construction à compléter leurs revenus l’hiver aux remontées mécaniques. «Les salaires dans cette branche n’ont pas suivi la courbe. Les gars s’inscrivent plus facilement au chômage plutôt que de bosser dans les stations parce qu’ils gagnent mieux!» En parallèle, il note que, dans le secteur de la construction, le besoin de trouver un emploi complémentaire est moins présent: «Grâce aux nouveaux bétons supportant mieux les basses températures, le taux d’occupation est passé de neuf à dix mois par an.»

Par ailleurs, dans le domaine des remontées mécaniques, on trouve plus d’employés à l’année qu’auparavant, qui entretiennent les installations en été. Il y a désormais même un apprentissage qui permet d’exercer le métier de mécatronicien de remontées mécaniques.

Suisses majoritaires aux remontées

En Valais, les métiers des remontées mécaniques bénéficient d’un contrat type posant des règles minimales sur les salaires, les horaires de travail et les jours de vacances. Mais attention, relève Serge Aymon, «on peut y déroger avec un simple contrat écrit!» Reste qu’avec leurs horaires contraignants, comprenant week-ends et vacances, et leurs salaires bas (entre 22 et 30 francs de l’heure, selon l’expérience), les emplois de ce secteur rebutent les autochtones, particulièrement lorsqu’ils sont à charge de famille. Sans compter qu’ils sont payés à l’heure et tributaires des aléas météorologiques. «Par conséquent, beaucoup de jeunes Français viennent ici faire la saison et partent travailler en station balnéaire l’été.» Mais les Suisses demeurent légèrement majoritaires. «Si on ne compte pas les étudiants en renforts pour les remplacements, on arrive à environ 50% de Suisses.» Ce que confirme Georges Nanchen: «Mes collègues, ce sont beaucoup des jeunes Valaisans et des gens d’Ayent comme moi. Et le côté positif de ce travail, c’est que les gens âgés tels que moi sont très bien acceptés», tient-il à préciser.

L’Auberge espagnole… à Verbier

Autre secteur touristique: celui de la restauration, qui bénéficie d’une Convention collective nationale de travail (CCNT), malheureusement insuffisamment respectée. Dans une interview récente de la RTS, le directeur de la CCNT déclarait qu’un établissement contrôlé sur trois n’honore pas ses engagements, que ce soit en termes de salaires, de jours de repos ou d’heures supplémentaires. Un taux de non-conformité qui pourrait s’avérer plus élevé en station qu’en plaine, si l’on en croit l’expérience menée par Blaise Carron, secrétaire syndical d’Unia Valais. «En 2014, on avait demandé des contrôles dans la plupart des 4 et 5 étoiles de Verbier. Un seul s’est montré aux normes! On a observé un gros décalage entre la qualité des établissements et celle du traitement des employés.»

Avec ses horaires nocturnes, la restauration offre des conditions de travail encore plus dissuasives que les remontées mécaniques. Difficile dès lors de trouver en station un employé d’origine suisse actif au service. Vérification faite au restaurant le Fer à Cheval, une institution à Verbier. Pascal Burri, son patron depuis 50 ans, confirme: «Aucun Suisse parmi nos 25 employés. Chez nous, vous trouverez par contre des Portugais, Hollandais, Français, Anglais, Serbes… Certains font leur 18e saison dans notre restaurant.» Son établissement, qu’il dirige depuis 1969 avec sa femme, a reçu la visite d’un inspecteur de la CCNT. «Il s’est presque excusé quand il a vu à quel point on était scrupuleux. Chez nous, personne n’est payé à moins de 4000 francs, pas même les casseroliers!» déclare fièrement Sonja Burri. «Ça se sait que plein d’établissements ne respectent pas la Convention. On est un des rares à poster des annonces à l’ORP, ce qui est d’ailleurs obligatoire. Du reste, on a reçu très peu de réponses…»

 

Témoignages

Ils sont jeunes, européens et nomades. Tous travaillent au rythme des saisons. Portrait de cinq saisonniers rencontrés dans la station de Verbier.

Natalia, 34 ans, Espagne, serveuse

«C’est ma 5e saison d’hiver à Verbier et désormais, je travaille ici aussi l’été. J’adore la montagne et le ski. J’ai trois à quatre mois de vacances par année et j’en profite pour voyager et rendre visite à ma famille. Ce printemps, je partirai deux mois, probablement en Indonésie. J’aime ce style de vie excitant. Depuis cette année, je loue une chambre à l’année dans une colocation de trois personnes, soit 800 francs par mois. On va voir si c’est avantageux, car je devrai payer même quand je ne travaille pas. Mes conditions de travail, je sais qu’elles sont bonnes ici parce qu’on discute beaucoup entre saisonniers. On sait quels établissements sont corrects. Le futur? Je fonctionne au jour le jour. La société ne pousse pas dans ce sens, mais on verra.»

Yoann, 33 ans, France, régleur de skis et serveur

«J’ai fait ma première saison d’hiver en 2007, à La Plagne, en France, puis j’ai continué à Verbier. Depuis deux ans, je travaille ici aussi l’été. Avec mon amie, on est parents depuis un an et demi, ce qui a bien changé la donne. Il faut dire qu’avant, je travaillais cinq mois par an et voyageais beaucoup. Maintenant, je suis plutôt à huit mois de travail et quatre mois de vacances. Normalement, je suis dans la restauration, mais mon employeur précédent ne m’offrait pas des conditions de travail adaptées à mon nouveau statut. Pour l’hiver prochain, j’ai trouvé une place dans un établissement qui offre de super conditions respectant la convention collective. Ce mode de vie me convient et je ne me vois pas le changer. Signer pour cinq semaines de vacances par an, non merci!»

Henry, 27 ans, Grande-Bretagne, régleur de skis

«C’est ma première saison à Verbier. Les autres hivers, j’ai travaillé en France, en Nouvelle-Zélande et au Japon. Je suis passionné de snowboard et je l’enseigne en parallèle de mon job de régleur au shop. En été, je travaille comme paysagiste chez moi, en Angleterre. Le job n’est jamais un souci, j’en trouve toujours. J’apprécie le côté excitant de ce mode de vie. Le seul point négatif, c’est l’impossibilité de nouer des relations suivies.»

Charline, 32 ans, France, serveuse

«Le travail saisonnier, j’y suis arrivée par hasard. Depuis sept ans, je travaille l’été dans une agence qui organise des sorties nature en Ardèche. Là, c’est ma 3e saison d’hiver, mais ma première en Suisse. Le reste du temps, je m’adonne à ma passion: les voyages. A vrai dire, j’avais été engagée il y a trois ans à Verbier, mais j’avais dû renoncer, faute de logement. Là, je partage avec une amie un deux-pièces d’environ 40 m2 à 2000 francs. L’agence demandait l’entier de la location, soit 11500 francs, heureusement, mon patron s’est porté cautionnaire. J’apprécie de travailler dans un cadre agréable, l’été au soleil, l’hiver à la neige. Mais lorsqu’on travaille à fond pendant six mois, on a peu de temps pour soi. Cette année, je souhaite entamer une formation en langue des signes française et changer d’orientation. J’ai envie de m’engager dans autre chose et de faire des activités sur l’année.»

Ted, 23 ans, Suède, régleur de skis

«C’est ma première saison à Verbier mais j’ai exercé ce job ailleurs avant. En été, je travaille dans la restauration chez moi, en Suède. Le reste du temps, je voyage. J’ai passé le dernier automne en France pour étudier et, l’année précédente, j’étais au Canada. Ici, mon but est de pratiquer mon français et de skier. La grosse difficulté à Verbier, c’est le prix des logements et de la nourriture. Là, je partage un appartement avec cinq autres personnes. Je peux malgré tout mettre de l’argent de côté, à condition de ne pas sortir trop dans les bars!»