«Quand je pense au climat, j’ai la trouille»

Manifestation pour le climat à Lausanne le 2 février 2019
©Thierry Porchet

Le 18 janvier, les étudiants de Suisse ont fait leur première grève du climat qui a réuni des dizaines de milliers de jeunes. Le 2 février, des milliers de personnes sont descendues dans la rue avec eux dans plusieurs villes de Suisse (ici à Lausanne). Au total il a été dénombré plus de 65000 manifestants. Le 15 mars, la jeunesse appelle une nouvelle fois la population à se mobiliser.

Dominique Bourg fait partie des chercheurs et enseignants qui feront grève pour la planète le 15 mars

Philosophe et professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement à l’Université de Lausanne (Unil), Dominique

Bourg est l’une des figures de proue de la transition écologique. Franco-suisse, il a corédigé, avec 260 chercheurs internationaux, l’«Appel à la grève climatique du 15 mars» paru dans plusieurs journaux. Des scientifiques et des universitaires de diverses disciplines sortent ainsi de leur réserve pour appeler à la mobilisation face à l’urgence des bouleversements climatiques et à la destruction de la biodiversité. «Jamais en effet l’abîme n’aura été si béant entre ceux qui tiennent le manche, décident de l’orientation à prendre, et ceux qui souffriront de l’obstination des premiers à ne pas voir l’effritement physique et biologique du monde autour d’eux», écrivent-ils.

«Chaque geste compte», pourrait être la devise de Dominique Bourg qui n’a pas de voiture, ne prend l’avion qu’en cas de rares nécessités professionnelles outre-Atlantique, vit dans un petit appartement, réduit sa consommation de viande, utilise rarement l’ascenseur et court entre ses mille engagements. Rencontre dans son bureau universitaire lausannois.

 
Questions/Réponses

La mobilisation des jeunes vous surprend-elle?Dominique Bourg

Oui, la mobilisation des gymnasiens suisses le 18 janvier m’a épaté. Ils sont scotchants. Et tellement disciplinés. Je suis bluffé par leur détermination et leur conscience des difficultés. Ils ne sont pas naïfs et ont déjà changé leurs habitudes. Ils ne prennent pas l’avion, sont souvent véganes et achètent en vrac… Et très souvent, ils arrivent à convaincre leur famille de les suivre. Je dois dire qu’ils me remontent le moral. Car, quand je pense au climat, j’ai la trouille.

La jeune Suédoise Greta Thunberg est l’égérie de cette lutte…

Greta Thunberg n’est pas seule. Mais elle est un vrai symbole. Pour la première fois, une enfant de 15 ans, dans un sommet international (la Cop24, fin 2018, ndlr), a osé dire aux adultes qu’ils étaient immatures et qu’ils obligeaient leurs enfants à agir. Une fillette de 12 ans avait déjà alerté les dirigeants lors du sommet à Rio en 1992, mais à l’époque, cela n’avait pas la même tonalité. Car, aujourd’hui, les dégâts sont déjà visibles.

Les manifestations ne peuvent pas être décorrélées de ce qu’on vit en ce moment. La température a augmenté de 0,9 °C depuis 1980. Et les effets du réchauffement iront croissants. En Antarctique Ouest, la situation est pire que ce que l’on pensait. Si la plaque glaciaire Thwaites se détache du continent, cela augure d’une future débâcle glaciaire, laissant les glaciers continentaux à l’aplomb d’une mer dégagée. Si tel devait être le cas, le niveau des mers pourrait augmenter de plusieurs mètres en quelques décennies. Le déclin des insectes et de la biodiversité en général, et le réchauffement climatique font craindre une pénurie alimentaire. Et c’est l’ONU qui le dit.

Sommes-nous déjà dans ce que des collapsologues appellent l’effondrement?

L’effondrement est pour le moment politique et moral surtout. Dans mon livre écrit avec Corinne Lepage, Le choix du pire*, nous redoutions que la dérive inaugurée par le Brexit ne s’étende; ce qui s’est produit. Des populistes cinglés deviennent présidents dans certains pays, gravissent les marches du pouvoir ailleurs. On assiste à un vent de folie, car ce qui les réunit c’est leur climato-scepticisme. Or, nous avons au mieux dix ans pour réagir et tenter d’éviter des scénarios très difficiles.

Comment voyez-vous l’an 2030?

Soit notre société sera violemment tabassée par les changements en cours du «système Terre», par des aléas climatiques violents, des récoltes défaillantes, des incendies de forêt, une mortalité importante… Si cette instabilité est déjà présente, elle va s’intensifier. Soit notre société aura déjà évolué, notamment en diminuant la production d’objets, en les mutualisant, en recentrant le commerce, sans pour autant exclure des échanges. Plusieurs siècles avant notre ère, on échangeait de l’huile d’olive, du vin, de la farine, des objets somptueux…

Que faut-il faire pour éviter le pire?

C’est extrêmement compliqué. Pour éviter de dépasser les 2 degrés de réchauffement, il faut réduire de moitié les émissions mondiales de CO2 d’ici à 2030. C’est un défi gigantesque auquel l’humanité n’a jamais été confrontée. Les technologies vertes ne sont plus suffisantes. J’y croyais encore dans les années 1990, car le caractère dramatique de la situation n’était pas encore connu. On a découvert très récemment qu’autant d’espèces disparaissaient ou que les gaz à effet de serre restaient aussi longtemps dans l’atmosphère, avec des effets sur des millénaires... Il y avait une certaine naïveté dans notre croyance en la technique. Bien sûr, une voiture électrique de type Zoé peut être préférable à une voiture lambda. Mais une Tesla n’a aucun intérêt écologique, car elle est bourrée de matériaux rares et d’électronique. De surcroît, produire des batteries pour toutes les voitures de la planète relève du fantasme. Le retour sur investissement étendu pour les grosses éoliennes ne serait que de 1/1,2 (soit le rapport entre l’énergie investie et l’énergie fournie, ndlr) d’après une étude à paraître. Et rien que pour son socle, il faut 1000 tonnes de béton. Le solaire est plus efficace, mais cela reste un taux faible en comparaison avec le pétrole. Quant au nucléaire, il posera toujours problème.

Notre énergie primaire à l’échelle mondiale provient à plus de 80% des fossiles, 3 à 4% du nucléaire, 2% des renouvelables et le reste de l’hydraulique et de la biomasse. Le maximum qu’on peut imaginer en dix ans, c’est de passer de 2% d’énergies alternatives à quelques pourcentages supplémentaires. Mais cela ne suffira pas. Le gros de nos efforts doit donc s’effectuer par un changement de nos manières de consommer, d’habiter, de nous déplacer. Et cela passe par l’effondrement de l’économie néo-libérale. Comme le disent très justement les jeunes: «Changeons le système, pas le climat!»

Pourquoi les politiques n’agissent pas?

Ils ignorent ces questions. Même les propositions des Verts les plus en vue sont gentillettes, sans commune mesure avec la réalité du problème. Technologiquement, nous sommes trop lents pour trouver une solution en dix ans. Il faut donc modifier les modes de vie. Et ce en passant par des interdictions, des taxes, des incitations, car je ne crois pas en notre vertu spontanée, même si c’est pour éviter une catastrophe. Notre modèle de société est suicidaire.

N’est-ce pas prétériter une fois de plus les plus pauvres si, par exemple, les billets d’avion augmentent?

Si on ne diminue pas les inégalités, on ne pourra pas répondre aux changements écologiques nécessaires à notre survie. Qu’est-ce que la richesse? Un accès à des ressources qui dérégulent le «système Terre». Les plus riches s’octroient un pouvoir de destruction de la vie. Les inégalités sociales viennent d’une inégalité d’accès aux ressources: 10% de la population mondiale (majoritairement occidentale) émet 50% des gaz à effet de serre. Et 50% de la population émet 10% des gaz à effet de serre.

Les syndicats sont-ils en retard dans cette transition écologique?

Oui. Le monde productiviste va disparaître, le monde du travail sera très différent dans un très proche avenir. Le défi est énorme. Et le rôle des syndicats est important, car l’élite ouvrière doit réfléchir à des solutions pour un monde plus juste. Comme déjà dit, on ne peut pas vivre dans un monde où les ressources se raréfient, sans resserrer les inégalités de revenus. Nous pourrons changer les modes de consommation que si on arrive à davantage d’égalité.

Dans l’«Appel» vous soutenez le mouvement Extinction Rebellion**. Pourquoi?

La désobéissance civile, non violente, est essentielle. Il faut davantage de radicalité, tout en sachant que ce mot n’a plus le même sens que dans les années 1970. Sans le problème climatique, je serais un social-démocrate bon teint. Mais face à l’urgence, on doit agir, à toutes les échelles, locales, nationales, européennes, internationales. C’est pourquoi nous sommes en train de créer un mouvement de Terriens pour les élections européennes.

Où serez-vous le 15 mars?

A Paris, avec les étudiants qui commencent à s’engager. Les Suisses sont en avance. Je pense que les Gilets jaunes n’ont pas aidé à la mobilisation pour le climat...

Vous gardez espoir?

J’aimerais bien. Si on s’en sort, ce sera sûrement pour une bien meilleure qualité de vie.

 

Le choix du pire. De la planète aux urnes, Corinne Lepage, Dominique Bourg, Presses universitaires de France, 2017

** Mouvement international qui prône l’action directe et la résistance non violente pour lutter contre l’effondrement écologique et l’extinction de l’humanité. Les premières actions de désobéissance civile ont eu lieu à Londres en automne 2018.

 

Grève partout

Les étudiants lancent un Appel général à la grève «pour un avenir digne d’être vécu!» Dans leur communiqué, ils rappellent: «Une augmentation de plus de 2 degrés de la température terrestre moyenne déjà annoncée, 30000 kilomètres carrés de forêt amazonienne détruits en une année, entre 10 et 12 milliards d'euros de déficits liés au désastre climatique chaque année en Europe, la disparition des principales espèces de poissons, de coraux et de tout l'écosystème qui en dépend prévue pour 2048, une extinction d'ores et déjà de plus de 60% des espèces entre 1970 et 2014, soit la 6e extinction de masse que vit notre planète... Alors que l'environnement qui nous entoure s'écroule, la Suisse préfère lâchement payer des quotas pour ne pas avoir à se soumettre à quelques règles simples de l'accord de Katowice, et n'a pour le moment établi aucun plan climatique à la hauteur de la catastrophe climatique, dont les effets se font de plus en plus sentir ‒ et ce n'est que le début! Rien ne sert d'étudier ou de travailler si notre avenir et celui de la planète sur laquelle nous vivons n'est pas assuré!» 

Le mouvement, qui tient à rester apartisan (ni partis, ni autres organisations), aura lieu dans une soixantaine de pays et partout en Suisse.

Quelques rendez-vous en Romandie:

Genève: Dès 10h, dans les écoles. 14h, manifestation, place des 22-Cantons.

Lausanne: 10h30, manifestation, place de la Gare.

Fribourg: Dès 12h, rassemblement place Georges-Python. 13h30, manifestation.

Neuchâtel: Dès 11h30, rassemblement à l’Université, avenue du Premier-Mars. 12h, manifestation.

Delémont: 10h.

Bienne: 14h, place de l’Esplanade.

Sion: 13h, rassemblement place de la Planta. 16h30, manifestation.

Autres lieux et informations:

marcheclimat.ch

climatestrike.ch

Le SSP encourage la mobilisation

La commission fédérative «Formation, éducation et recherche» du Syndicat des services publics (SSP), qui représente les enseignants partout en Suisse, salue la mobilisation des jeunes en faveur du climat et se réjouit que les élèves «fassent entendre leurs voix, descendent dans la rue et soulignent avec autant de détermination et d’esprit critique l’urgence d’agir pour éviter un désastre planétaire». Dans un communiqué, elle encourage les écoles et les enseignants à favoriser la diffusion d’informations et à renoncer – comme dans le canton de Vaud – à toute sanction à l’égard des jeunes qui prennent part aux mobilisations pour le climat, et «par mesure de précaution», à éviter des épreuves ou des évaluations le 15 mars.