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On attend de dénombrer les victimes avant d'agir

Depuis des années, Michel Guillemin poursuit ses investigations sur la santé au travail

Ancien directeur de l'Institut romand de santé au travail, professeur honoraire à l'Université de Lausanne, Michel Guillemin vient de publier un livre, Les dimensions insoupçonnées de la santé au travail. Cet ouvrage dresse un état des lieux de ce domaine, avec ses dérives actuelles mais aussi les progrès réalisés et les pistes d'amélioration en émergence qui sont à explorer. Une publication qui s'adresse à tout un chacun, le travail se situant au cœur même de la société et ayant aussi bien un impact économique que social ou encore environnemental.

Ancien directeur de l'Institut universitaire romand de santé au travail (IST), Michel Guillemin a pris sa retraite en 2009. Il n'a pas pour autant tourné le dos à une thématique qui l'a occupé toute sa vie professionnelle. Régulièrement sollicité pour donner des conférences dans nos frontières et à l'étranger, cet éminent spécialiste vient aussi de publier un ouvrage où il décortique les risques physiques et psychosociaux qui pèsent sur les travailleurs tout en explorant différentes pistes de progrès à l'échelle internationale. Fustigeant l'absence de volonté politique suisse d'empoigner le problème et la faiblesse des syndicats sur ce dossier, l'auteur se veut pourtant optimiste. Et invite les salariés à agir pour améliorer, au besoin, leurs conditions de travail afin qu'elles n'interfèrent pas sur leur santé.

Comment définissez-vous la santé au travail?
Elle se définit par un bien-être physique, mental et social. Le premier facteur implique de bonnes conditions de travail, sans nuisances et risques pour la santé. Le deuxième est lié à la concordance entre les aspirations du travailleur et la tâche qu'il effectue. Le troisième relève de l'adéquation entre les valeurs du salarié et celles de l'entreprise qui l'emploie. La santé au travail est un état qui se conjugue sur ces trois plans.

Les risques professionnels n'ont-ils pas diminué?
Si les risques physiques sont en recul, tous n'ont de loin pas été jugulés. Il y a de plus en plus de substances chimiques, de radiations électromagnétiques, au potentiel cancérigène, d'autres générant des dérèglements du système endocrinien, etc. Les menaces liées à l'usage de nouveaux produits et technologies n'ont pas encore été évaluées, comme avec les nanoparticules. De gros budgets sont alloués en Europe et aux Etats-Unis à la recherche sur leurs effets. C'est la preuve d'une vraie prise de conscience mais certains résultats récents ne sont pas très rassurants... Dans le domaine de la santé au travail, on attend toujours de dénombrer des victimes avant d'agir. Le principe de précaution ne trouve hélas! pas de résonnance en la matière. On exige des preuves d'une menace potentielle. C'est grave. On ne peut accepter l'indifférence ou le cynisme de certains représentants de l'économie qui admettent «d'inévitables dégâts collatéraux».
En ce qui concerne les risques psychosociaux, ceux-ci ne cessent d'augmenter depuis vingt ans. Stress, burn-out, harcèlement... sont autant de conséquences de mauvais managements, d'une course au profit à court terme. Cette organisation et gestion du travail doivent être entièrement revues.

Y a-t-il tout de même de bons élèves?
Oui. Et il faut le signaler. Certains employeurs, des héros presque, naviguent à contre-courant et se montrent particulièrement respectueux de leur personnel. Avec, pour conséquence, un travail de qualité et un bon rendement de l'entreprise. Les pires, ce sont les patrons qui sont dans le déni... l'arme des faibles quand on manque d'arguments.

Vous estimez les autorités suisses pas ou peu actives en matière de santé au travail? Comment l'expliquez-vous?
Elles n'entendent ni soutenir la recherche ni la formation sur cette question car elles craignent alors de devoir agir en conséquence, en ayant des preuves des dysfonctionnements. Le politique se borne à gérer les problèmes par le biais de la directive MSST (ndlr: cette dernière contraint les entreprises présentant des dangers particuliers - ou celles de plus de 50 personnes - à faire appel à des médecins et autres spécialistes de la sécurité au travail). La Suisse ne compte qu'une poignée de médecins du travail. Pour devenir ingénieurs en sécurité, une formation de cinq à six semaines suffit! En 2006, notre pays a été le seul, sur les 174 du BIT, à refuser d'entrer en matière sur une convention de promotion de santé au travail. Hallucinant! Une année plus tard, le plan stratégique de l'OMS pour la santé des travailleurs n'a rencontré aucun écho dans nos frontières. Même les médias n'ont pas relayé l'information. On entretient l'indifférence. Avec l'idée qu'en Suisse, on est riche et en bonne santé. On préfère cacher la poussière sous le tapis. Et associer la thématique à un problème qui serait monté en épingle par la gauche. Un préjugé tenace. J'ai régulièrement été étiqueté comme le gauchiste de service par les patrons.

Comment appréciez-vous le travail des syndicats dans ce domaine?
Ils devraient jouer un rôle moteur mais ils ne font pas leur job. Je leur reproche vivement de ne disposer d'aucun véritable spécialiste dans le domaine - hygiéniste, médecin, ergonome, psychologue - apte à se positionner, à égalité, avec les différents partenaires. Preuve qu'ils ne prennent pas le sujet suffisamment au sérieux.

Dans votre ouvrage, vous suggérez différentes pistes pour un mieux-être au travail qui passe notamment par sa redéfinition. Vous invitez aussi les salariés à se montrer proactifs en la matière. De quelle manière?
Certains se complaisent dans la victimisation et la souffrance. Il est possible de sortir de situations professionnelles douloureuses en effectuant un travail sur soi, en essayant de comprendre comment on fonctionne. Peu de personnes le font mais en agissant de la sorte, on parvient souvent à diminuer ou transformer la souffrance. La première étape consiste à se demander jusqu'où certaines choses sont acceptables ou non et exprimer ce que l'on ressent. On court peut-être alors le risque d'être licencié, mais la situation peut aussi changer positivement.

A terme, la santé au travail ira-t-elle en s'améliorant?
Je suis moins pessimiste que par le passé. Un besoin de nouvelles valeurs émerge. Il faut arroser la graine. La situation actuelle est tellement mauvaise qu'on ne pourra continuer comme ça. Les jeunes veulent un travail qui ait du sens, pas seulement un salaire. Les cyniques qui ne s'intéressent qu'au profit seront à terme, j'ai bon espoir, des marginaux. Les autres travailleront à une société meilleure...


Propos recueillis par Sonya Mermoud

Les dimensions insoupçonnées de la santé au travail, Editions L'Harmattan, 283 pages, disponible en librairie.