Narratif et salon de coiffure

Vous avez déjà remarqué, je suppose, tous ces salons de coiffure qui choisissent leur nom en jouant du suffixe «tifs», évoquant les cheveux, genre «Définitifs», «Créatifs» et autres «Artis’tifs». Beaucoup moins de «Sédatifs» en revanche, allez savoir pourquoi… Ben, ça m’énerve, pas vous? Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que l’on va parler de narratif et que je vous prie d’éviter les allusions aux salons de coiffure et autres lieux de coupure de cheveux en quatre.

Le narratif, c’est le dernier truc à la mode chez les manageurs. Et donc, à la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée). C’est une technique de communication, appelée aussi «mise en récit», «accroche narrative» ou «communication narrative». Enfin, quand ces messieurs-dames se donnent la peine de parler français aux pauvres ploucs que nous sommes. Sinon, et ça vous propulse immédiatement dans les hautes sphères du faux-semblant, on dit «storytelling». Et sous vos yeux ébahis défilent Hollywood, Los Angeles et les Desperate Housewives. Ben oui, les séries télé aussi font du storytelling. Mais pas que. Les neurosciences ont scruté des tonnes de cerveaux de raplaplas comme vous et moi pour en déduire qu’il existe un apprentissage par analogie et que les émotions peuvent être mobilisées par l’action. M’est avis qu’ils auraient pu s’économiser beaucoup de frais de recherche, mais bon… Et alors, comme les acariens, à qui nous offrons le gîte et le couvert, avec leurs pattes poilues et leur rostre, les manageurs se sont rués là-dessus et ont tout bouloté, scrunch!, scrunch!. Au lieu de mettre les gens sous pression individuellement, on pouvait arriver au même résultat en les engageant dans un projet par le biais d’une histoire. En plus, la trame narrative permet d’expliquer un concept de manière plus simple. Alors, allons-y pour le storytelling. Hé, ho, attention, le storytelling, c’est pas des perles pour les cochons! C’est pas pour Manuel, ses deux terrassiers et son maçon! Y va pas leur raconter les aventures de Zorro ou le dernier épisode de Friends, le Manuel! Non, c’est fait pour des gens sensibles et cultivés.

Ils se croyaient pourtant tels, à la Manip. Mais rien à faire, ils n’y arrivaient pas. Ruedi Saurer partait toujours dans des histoires militaires de bataillon cycliste; Guido Fifrelin avait déclaré forfait, sous prétexte que les «chiffres, c’est pas tant glamour»; et Carine Cordonnier-Cavin, dite Triple C, faisait la gueule comme d’habitude.

On prit donc la résolution d’engager un professionnel de la communication narrative, sachant raconter des histoires. Le premier qui arriva avait vaguement travaillé sur l’adaptation française des Soprano. J’en vois déjà des qui susurrent que le côté maffieux de la série devait bien corrrespondre à certaines pratiques patronales de la Manip. On ne les démentira pas. Mais là où ça coinçait, c’était l’ambiance générale. Une déprime à vous faire couler dans l’East River, un bloc de béton aux pieds. On en essaya un autre, fan de X-Files. Sauf que les frontières du réel et la Manip… Vous voyez Ruedi Saurer donner dans le paranormal et Guido Fifrelin dans le surréel, vous? Encore que, quelquefois, on passait pas loin, mais c’était d’habitude purement involontaire.

Le troisième candidat fut une candidate, qui venait des séries policières francophones, au schéma répétitif: une inspectrice, commissaire, capitaine, ce que vous voulez, coiffée d’un chef ou d’une cheffe grognon au caractère imbuvable, accompagnée d’un adjoint qu’elle ne peut pas piffer (au départ du moins). La dame a connu l’une ou l’autre épreuve (une bavure, un divorce, un veuvage, au choix), ce qui ne l’empêche pas de s’en prendre aux puissants (politiques, financiers). Et puis, ça se passe généralement dans un lieu précis (ça rassure): Sète, Lyon, le lac Léman, etc. La candidate était en particulier spécialisée dans l’adjonction des violons dans la bande-son. Incontournables, les violons, au moment des scènes dramatiques. Pour les ceusses qui somnolent devant la série et qui n’auraient pas compris que là, attention, sortez les mouchoirs. Hop!, une dizaine de mesures de crincrin et l’affaire était jouée. Ça rassure aussi, les violons, on sait qu’on s’est ému au bon moment. Les séries, c’est pas fait pour inquiéter le populo, quand même.

Elle s’était mise au boulot, la candidate, noircissant page après page, variant les scénarios, cherchant à entraîner ses lecteurs et ses lectrices (tu parles d’un job!) là où il fallait. Compliqué, le taf: fallait aussi tenir compte des collaborateurs et des collaboratrices à qui le storytelling était destiné, en fonction de leur personnalité et de leurs expériences de travail passé. Du sur-mesure en quelque sorte. Au bout d’une semaine de galère, épuisée, elle téléphona à son copain, à la recherche de soutien moral. La réponse, grandiose («Tu te racontes pas des histoires, au moins?»), la scia complètement. Au bord du burn-out, la candidate. Vite, les violons, là, vite, les violons!