Documentariste au cœur de l’humain

Le réalisateur Kevin Rumley propose un cinéma engagé et participatif

Ne pas perdre sa vie à la gagner pourrait résumer la prise de conscience vécue en Inde par Kevin Rumley. Il a 21 ans, ne supporte ni l’autorité ni être enfermé dans un bureau. Ses études à l’école de commerce, qu’il a péniblement terminée, lui ont toutefois ouvert une autre voie, puisqu’il y suit son premier cours de vidéo. Kevin commence alors à monter des courts métrages «sans queue ni tête», dont un pour l’anniversaire d’un ami, Youri. C’est avec ce dernier qu’il décide de partir voyager pendant trois mois. «L’Inde a représenté pour moi une renaissance. J’ai repris ma vie de zéro. Là-bas, j’ai travaillé dans un centre pour lépreux. Ils avaient l’air tellement plus heureux que moi. Toute la folie de l’Inde m’a secoué.»

Kevin Rumley revient en Suisse, pour mieux repartir. A Berlin, cette fois. Il tombe amoureux de la ville autant que de la langue allemande, étudie à la SAE Institute (School of Audio Engineering), s’enthousiasme pour la caméra et le montage. Mais les bancs d’école ennuient vite le féru de terrain. Après deux ans, il part à Paris – la ville où a grandi sa mère – et vit une incroyable aventure humaine en logeant dans un théâtre sous-loué par un Egyptien. «Son histoire de vie était passionnante», raconte celui dont l’existence est marquée par des personnalités qui «savent être plutôt que paraître». Dans la Ville Lumière, Kevin Rumley fait un stage dans une boîte de production de clips vidéo. Il subit les foudres d’un chef infernal, jusqu’au jour où il doit remplacer le caméraman sur un tournage avec l’artiste Abd al Malik. Ses images récoltent des éloges. «J'ai découvert que j'adorais filmer et que j'étais doué pour ça», se remémore-t-il en souriant.

Ame nomade

Paris l’énerve. Berlin lui manque. Alors tout naturellement, le caméraman retourne dans la capitale allemande. «Je m’y sentais chez moi, je mangeais pour trois fois rien, à n’importe quelle heure, et vivait avec 700 francs par mois. Tout l’underground berlinois me fascinait. Puis, peu à peu, j’ai vu la ville changer, se gentrifier.» Kevin Rumley trouve un emploi dans une boîte de production de documentaires. «C’était mon premier vrai job avec une tonne de responsabilités. C’était passionnant, mais j'évoluais dans un environnement stressant avec certains jours où je travaillais pendant dix-huit heures. Je me suis retrouvé sans vie sociale, et à bout.» Après quelques films de commande «inintéressants» en indépendant, il décide de faire un tour du monde à la rencontre d’autres cinéastes. Parallèlement, il crée l’association Doc’it Yourself: une plateforme pour promouvoir le documentaire dans un esprit participatif, en favorisant des liens directs avec le public, et en racontant des histoires autrement avec des points de vue différents.

Kevin Rumley débarque au Brésil avec cette idée, et fait la connaissance d’un réalisateur en train, justement, de cocréer une fiction avec une quarantaine de collègues disséminés dans le monde. Le jeune Neuchâtelois va ainsi à la rencontre d’une partie de ces cinéastes, tourne au Chili une séquence, tombe amoureux, puis, avec sa compagne, se lance dans des portraits de femmes. «Beaucoup d’histoires m’ont touché, mais celle d’une femme sans-abri aux Etats-Unis m’a particulièrement bouleversé. Elle avait vécu de telles souffrances. Et pourtant elle disait que la plus belle chose qui lui soit arrivée était de vivre dans la rue, car elle savait maintenant qui elle était vraiment.»

Un cinéma humain

Après les Amériques et l’Asie, fourmillant de projets, Kevin Rumley revient en Suisse pour mieux arpenter son territoire. Toujours attiré par les milieux alternatifs, il tourne dans des collectifs autogérés de création en Romandie. Dans son film AlternaSuisse, on retrouve par exemple l’espace Saint-Martin à Lausanne, le Lac à La Chaux-de-Fonds, le Pantographe à Moutier, l’Usine à Genève… «Partout, j’ai trouvé des gens qui réfléchissent à la manière dont la société fonctionne et qui trouvent d’autres voies. J’aime donner la parole à ceux qu’on n’entend jamais, ou si peu. Et qui ont pourtant tellement de choses à dire», s’enthousiasme Kevin Rumley.

Au cœur de ses documentaires: l’humain, l’art, une esthétique exigeante, un temps long qui permet aux spectateurs de s’attacher aux personnages, une caméra la moins invasive possible... Sa récente série de courts métrages intitulée Générations sacrifiées plonge dans une semaine de grève de la faim à la place du 14-Juin à Lausanne. Il y filme la jeune activiste chinoise Howey Ou, révoltée contre les condamnations qui frappent les zadistes du Mormont, le jeune Français Robin, le chercheur et artiste lituanien Jacob, le syndicaliste et activiste suisse Jerome. Impliqué, Kevin dort (d’un œil) avec eux et fait symboliquement une grève de la faim de vingt-quatre heures. «J’ai rencontré un monde incroyable – des gens sympas, critiques, bizarres, décrit-il. C’était puissant!» Ecologiste dès l’enfance, grâce à sa maman, décroissant dans son quotidien, le presque quarantenaire souligne: «A 18 ans, je n’avais pas le niveau de conscience des jeunes d’aujourd’hui. Cela me donne confiance en l’avenir.»

Il espère bientôt retrouver Howey Ou en Grande-Bretagne pour continuer son projet de long métrage avec elle. «Comme la COP26 aura lieu en Ecosse, elle pourrait peut-être y rencontrer Greta?» Pour l’heure, il se dédie au festival Doc’it Yourself en sillonnant la Suisse romande à la rencontre du public. Devant l’église des Croisettes à Epalinges, là où, dans quelques heures, il posera un écran improbable, le cinéaste raconte cette deuxième édition avec passion et joie, malgré la fatigue. «J’ai quelques mandats qui me permettent de vivre financièrement très simplement. C’est un peu la galère parfois, mais cela fait quatorze ans que je tiens», lance-t-il, un sourire sur les lèvres et des idées plein la tête.

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