«Rien ne remplace le contact direct avec les travailleurs»

Portrait de Jeanny Morard.
© Thierry Porchet

A la veille de la retraite, Jeanny Morard se réjouit de pouvoir consacrer davantage de temps à cultiver sa vigne, bricoler et voyager.

Après 37 années d’activité syndicale, Jeanny Morard, secrétaire régional d’Unia Valais, a décidé de prendre une retraite anticipée. Interview

Une page se tourne pour Jeanny Morard, figure marquante du syndicalisme dans le canton aux treize étoiles. Secrétaire régional d’Unia Valais, l’homme, remplacé par Blaise Carron, quittera ses activités à la fin du mois, après 37 années d’engagement, à l’âge de 61 ans. Une retraite anticipée pour ce militant de la première heure qui, jeune, s’est naturellement tourné vers la défense des travailleurs, marchant dans les traces de son père. «Il a participé à la création de la Fédération suisse des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB). J’étais pour ma part membre de sa section Jeunesse», précise Jeanny Morard. Le militant entame toutefois son parcours professionnel dans la construction. Chef d’équipe au sein d’une petite entreprise spécialisée dans les travaux de chapes et d’isolation, il change de cap à 24 ans pour devenir secrétaire syndical. «A l’époque, on disait plutôt propagandiste. Je n’avais pas postulé. On est venu me chercher», se souvient Jeanny Morard, qui accueille cette proposition comme une expérience. Il ne quittera pourtant plus le navire. Et occupera différentes fonctions dirigeantes, d’abord à la FOBB, devenue en 1992 SIB – après le regroupement de ses forces avec la FTCP – avant d’être nommé, en 2005, secrétaire régional d’Unia Valais. Il participe ainsi aux premiers pas de la nouvelle entité Unia issue de la fusion, en octobre 2004, du SIB, de la FTMH, de la FCTA et de l’ancienne structure Unia, alors active dans les services.


Comment avez-vous vécu la fusion?

Le regroupement des organisations syndicales s’est avéré bénéfique, en phase avec la mobilité accrue des travailleurs. Bien sûr, il a fallu un temps de rodage. Mais l’arrivée de nouvelles générations dans nos équipes a facilité le transfert. Nous avions alors également pour objectif d’accroître notre présence dans le tertiaire, de recruter davantage de membres et de rajeunir les troupes. Avant la fusion, nous comptions 13% d’adhérents retraités. Aujourd’hui, ce nombre est passé sous la barre des 8%. Un facteur important en matière de représentativité et de forces de frappe lors de conflits avec les entreprises. A noter que les Syndicats chrétiens interprofessionnels du Valais (SCIV) couvraient déjà, comme l’indique son nom, plusieurs secteurs économiques.

Quelles relations aviez-vous alors avec les SCIV?

Nous avions conclu des conventions collectives de travail (CCT) ensemble, mais ils avaient clairement le leadership, figurant comme le partenaire naturel des entreprises. Nous avons dû faire notre place à leurs côtés et vis-à-vis des employeurs. Aujourd’hui, les SCIV sont toujours puissants, mais la crédibilité d’Unia a été reconnue dans les milieux patronaux. Rappelons qu’ils ont été créés avec l’aide de l’Eglise pour empêcher les «syndicats rouges» de s’implanter dans le canton. Les SCIV forment une structure dans laquelle nombre de personnes s’identifient toujours dans un Valais historiquement proche du PDC. Pour les SCIV, bras armé de ce parti, les portes s’ouvraient plus facilement. Aujourd’hui, la situation s’est équilibrée. On œuvre ensemble. Mais nous ne partageons pas toujours les mêmes stratégies. Les SCIV ont tendance à vouloir privilégier à tout prix le partenariat social, même quand il est nécessaire d’opter pour des mesures de lutte. C’est un problème spécifique à Unia Valais. On ne peut pas agir comme d’autres régions d’Unia au risque de se trouver seuls contre les syndicats chrétiens et les patrons. Ce qui explique pourquoi peu de grèves sont organisées dans ce canton.

Avez-vous quand même mené des grèves ensemble avec succès?

Oui, la grève des maçons, en 2018, en vue du renouvellement de la Convention nationale de travail. C’est un des premiers combats qu’on est parvenu à mener en commun. La lutte a réuni quelque 500 participants, donnant un signal clair d’un monde syndical uni. Un succès, et sur le front des relations avec ce partenaire et sur celui des travailleurs.

Ça n’a de loin pas toujours été le cas. Lorsque les négociations nationales pour la retraite à 60 ans étaient dans l’impasse, les SCIV ont proposé un compromis à 62 ans avec comme promesse qu’il n’y aurait pas de grève en Valais. Objectif déjoué grâce à Unia qui a obtenu seul la retraite à 60 ans.

D’autres réussites à votre actif?

L’introduction, dans les années 2000, de la retraite anticipée à 63 ans dans le secteur de la construction, de l’artisanat et dans la branche des garagistes. Le Valais a été la première région de Suisse où a été mis en place ce projet pilote avec l’aide du Seco, avant la FAR (Fondation pour la retraite anticipée dans le secteur principal de la construction). Dans la construction, l’âge de la retraite a ensuite été fixé à 60 ans et à 62 dans l’artisanat. Ce combat a aussi été conduit avec les Syndicats chrétiens. On a profité de la crise des années 1990 dans la construction pour défendre ce dossier. Ce secteur avait alors perdu en deux ans 35% des emplois. Dans l’artisanat, la situation n’était guère meilleure. On a poussé à cette solution en disant: «Libérons les travailleurs âgés, usés par la pénibilité de la tâche, afin d’offrir des places aux jeunes qui, à la fin de l’apprentissage, se retrouvent deux ans au chômage.» Les patrons ont compris le mécanisme. D’autres professions rattachées à l’artisanat, comme les paysagistes, bénéficient également de la retraite à 62 ans.

Jeanny Morard devant des travailleurs de la construction.
Le syndicaliste a toujours privilégié le terrain et les relations directes avec les travailleurs. © Neil Labrador/archives

 

Le nombre d’adhérents a aussi augmenté...

La région Valais est passée de moins de 10000 membres avant la fusion à quasi 12000 aujourd’hui, soit 20% d’augmentation. Je suis, à l’origine, un syndicaliste de terrain. Et j’ai toujours privilégié cette manière de faire. Pour faire des adhésions, il faut aller à la rencontre des travailleurs, dans leur espace professionnel. La publicité participe de l’effort, mais rien ne remplace les contacts directs.

La pandémie de Covid-19 ne vous a-t-elle pas freinés dans cette vision?

Du tout. Nous avons poursuivi notre tâche. J’ai insisté pour qu’on n’abandonne pas le terrain. Dans notre région, nous comptions, sur 17 secrétaires syndicaux, six personnes à risque. Ces dernières ont fait du télétravail, assurant notamment les permanences téléphoniques. Les autres ont continué à rendre visite aux travailleurs. Résultat: l’année 2020 est celle où nous avons fait le plus d’adhésions. Un nombre record depuis la fusion. Les travailleurs ont ainsi vu que nous n’étions pas là uniquement par beau temps. On a aussi dénoncé les chantiers qui ne respectaient pas les normes sanitaires. On était les grands méchants, étant les seuls sur le terrain.

Avez-vous également rencontré des échecs?

Oui, notamment ma première campagne en 1984. Elle portait sur le soutien à l’initiative nationale en faveur des 40 heures de travail hebdomadaires. 37 ans plus tard, aucun progrès n’a été réalisé dans le domaine. Si le temps de travail a été régulièrement baissé dans les CCT, on n’est pas allé au-delà d’une demi-heure à une heure pour atteindre une moyenne de 41 heures par semaine. Dans les années 2000, on a en revanche introduit dans toutes les CCT cantonales la généralisation des 5 et 6 semaines de vacances pour tous. Une réduction du temps de travail sous une autre forme.

La situation dans la vente vous laisse aussi un goût amer...

Oui. Unia Valais a doublé le nombre de membres dans le secteur tertiaire au cours de ces 16 ans d’existence. Mais nous ne disposons toujours pas d’une CCT nationale de branche, ni d’une Convention cantonale. On en avait signée une en Valais qui n’a jamais pu être appliquée. Les grandes surfaces s’y sont opposées, faisant pression pour empêcher son entrée en vigueur. Aujourd’hui, on se trouve au même point. Les grands distributeurs refusent une convention et réclament un élargissement des horaires. Les petits commerces, guère séduits par cette idée, s’inquiètent de la hausse des salaires qu’impliquerait une CCT. Le danger est que les grandes surfaces arrivent à convaincre les petites qu’il faut aller dans la direction des assouplissements des horaires, le dimanche et le soir. Une idée inacceptable, car aucune amélioration substantielle des salaires n’est proposée en échange. La question de l’élargissement des horaires sera prochainement débattue au Parlement. Connaissant les forces en présence, je ne me fais pas d’illusion. Le prochain combat sera le lancement du référendum, probablement en 2022.

Vous comptabilisez près de 40 ans d’engagement syndical. Constatez-vous des changements dans les rapports avec les patrons?

Ils se sont clairement durcis. On est confronté dans les entreprises, avec l’application de nouvelles techniques managériales, à des comités dirigeants formés d’économistes qui ne connaissent pas les métiers, suivent une idéologie. De notre côté, la recette reste la même: plus nous sommes représentatifs et parvenons à mobiliser, plus nous avons des chances d’emporter les négociations, comme lors de la grève des maçons. C’est le moyen le plus efficace pour parvenir à nos fins: entraver les affaires des patrons pour les conduire à chercher un compromis.

Quels défis devra relever Unia Valais…?

La question des emplois sera centrale. J’ai deux inquiétudes à ce sujet, l’une concerne l’industrie, l’autre la construction et l’artisanat. Il s’agira de rester particulièrement attentif à l’évolution de ces secteurs. Lonza engage aujourd’hui des milliers de personnes. Mais je crains que les autres activités du domaine diminuent. En raison de l’expansion de la numérisation. Mais également d’une société qui se montre de plus en plus sensible aux questions de pollution et de toxicité des produits.

Quant à la construction et à l’artisanat, leur développement ne saurait durer éternellement dans un canton aussi touristique. On ne peut pas bétonner jusqu’au sommet des montagnes. Immanquablement, l’activité va diminuer. Comment compenser la perte de postes? Des pressions politiques devront être exercées pour inciter à la rénovation des bâtiments. Après le refus malheureux dans les urnes de la Loi sur le CO2, il s’agira de promouvoir des énergies renouvelables, comme le photovoltaïque. Le syndicat devra se préparer à ces tournants et à ces transferts d’emplois. Dans l’industrie, ce sera plus compliqué avec des directions qui, souvent, se situent hors de Suisse.

... Et le syndicat plus largement?

Le syndicalisme, c’est quelque chose de simple. Il s’agit d’avoir des membres pour pouvoir créer un rapport de force avec les employeurs. Les appareils syndicaux tendent à se complexifier. Avec le risque, parfois, de perdre cet objectif de vue. Pour ma part, j’estime que, quand on a un problème, on cherche des solutions, on ne crée pas un groupe de travail.

Comment envisagez-vous votre retraite et que peut-on vous souhaiter?

Je termine le 30 juillet, date de mon anniversaire, après avoir mûrement réfléchi ma décision. Mais j’ai commencé à travailler à 15 ans... J’ai suffisamment d’années de cotisations pour l’AVS. Nous possédons avec mon épouse une maison dans le Jura français. On va en profiter davantage. Et puis, j’aime bien bricoler, m’occuper de ma petite vigne, faire mon vin avec mes amis et voyager – quand ce sera plus simple. Evidemment, je continuerai à participer aux assemblées syndicales et aux manifestations. Et je suivrai toujours la politique sans prendre néanmoins de nouveaux engagements – je comptabilise douze ans de députation, de 1993 à 2005. Donc, rien à me souhaiter, à part la santé. Le reste, je m’en occupe.

Portrait de Jeanny Morard.
Figure marquante du syndicalisme en Valais, le sexagénaire continuera à participer à des manifestations et assemblées de travailleurs. © Thierry Porchet